bombes à retardement

February 2nd, 2010

Les gens sont des bombes à retardement. Vous croisez quelqu’un, vous le côtoyez des années ou quelques minutes seulement, et jamais vous n’êtes à même de saisir ce qu’il a laissé en vous. Ce qu’il a échappé, comme abandonné, et qui va exploser violemment un jour ou l’autre. Mais ça vous ne savez jamais, les règles du jeu ne sont jamais connues dès le départ. Parfois, les gens vous transforment en bombes à retardement, mais parfois ce sont eux-mêmes qui sont des bombes, à retardement ou non, toujours sur le point d’exploser et de vous emporter avec eux dans leur débâcle. En un sens, et bien sûr je ne suis pas le premier à le dire, mais la vie humaine est une farce, une blague un peu méchante.

Jacobus X et Sade

January 25th, 2010

je rigole, ces jours-ci, en ouvrant le deuxième chapitre de mon projet sur l’histoire de la réception de Sade. j’ai bouclé le 19e siècle à l’automne, et suis entrain de travailler sur les surprenantes lignes qu’Apollinaire a consacré à l’écrivain maudit. ce faisant, j’ai dû reculer de quelques années pour faire un peu de généalogie, question de retracer dans le détail les sources du poète d’Alcools, et j’ai rouvert l’un des livres poussérieux sur Sade qui me fait le plus sourire : celui du Dr Jacobus X (non mais déjà le pseudonyme…) intitulé Le Marquis de Sade et son oeuvre devant la science médicale et la littérature moderne.

je vous préviens, il faut avoir le coeur solide pour entrer puisque, comme le précise l’« avis de l’éditeur » :

« Une gloire infâme auréole d’ombre le nom du Marquis de Sade. Juste rétribution d’une vie que l’on suppose toute entière vouée à l’apologie du crime, ce triste privilège lui est échu de figurer dans la langue pour résumer, en sa brièveté de monosyllabe la plus noire, la plus horrible des folies sexuelles1. »

mais pour ne pas perdre de temps, Jacobus X nous livre le punch après quelques pages de préface :

« Pour nous, après une étude très approfondie du Marquis de Sade et de son oeuvre, nous avons la conviction intime et nous n’hésitons pas à le déclarer ici, que cet homme était un dégénéré inverti et nous espérons le prouver au lecteur. Ce qui nous a surtout frappé dans le fatras chaotique des deux oeuvres (Justine et Juliette) qui lui ont donné sa triste réputation, c’est la connaissance complète de tous les vices, abus, perversions et crimes sexuels2. »

original, ce coquin de Jacobus, de nous apprendre ce que le siècle précédent n’a cessé de répéter. remarquez toutefois l’audace, en conclusion de la préface : « C’est un écrivain d’un genre tout particulier, mais c’est un écrivain3. » amen. la garantie littéraire affranchit le bon docteur de tout assujettissement moral, quel courage !

après des déboires biographiques de quelques centaines de pages, on arrive enfin à ma section préférée : « Conséquences de la lecture des romans sanguinaires de de Sade » :

« Je me contente de les signaler et de faire toucher du doigt au lecteur, que si ces ouvrages monstrueux tombent entre les mains d’un dégénéré inverti, ayant des goûts érotico-sanguinaires, chez un sadiste né, la lecture de cet ouvrage peut le conduire à des actes épouvantables pour peu qu’il en ait les moyens. C’est ce qui rend la publication de ces ouvrages si redoutables [sic] et l’on conçoit que n’importe quel pays ne puisse les laisser circuler à l’air, car ils constituent un danger public4. »

côté frileux qui fait bien rire, le bon Jacobus X prend aussi la précaution de séparer l’oeuvre de Sade en deux catégories bien étanches : « l’œuvre qu’on ne peut lire   et « l’œuvre qu’on peut lire ». la première, dans laquelle se rangent les grands romans, de La Nouvelle Justine à l’Histoire de Juliette en passant par La philosophie dans le boudoir (les Cent Vingt Journées de Sodome attendant toujours leur première publication à cette date), est, presque par définition, directement esquivée. le lecteur se satisfera de la promesse ouverte sur laquelle se clôt le livre : « C’est cette étude de l’œuvre qu’on ne peut pas lire, et de l’appréciation générale des ouvrages de de Sade au quadruple point de vue littéraire, social, philosophique et médical, qui fera l’objet d’un prochain travail5. »

bien sûr, docteur, bien sûr — et ainsi de mon analyse de ce livre que personne ne veut lire et mon appréciation générale de ce dernier écrit de la plume enlevante du Dr Jacobus X du quadruple point de vue  littéraire, social, philosophique et médical — comment vous sentez-vous ? — qui fera plutôt l’objet d’un prochain billet, comme on dit.

*

pour les impatients, allez consulter ce qui est « en vente  la même librairie » en attendant :

plus de Jacobus X!

  1. Dr Jacobus X, Le Marquis de Sade et son oeuvre devant la science médicale et la littérature moderne, Paris : Charles Carrington, 1901, p. I. []
  2. Ibid., p. XII. []
  3. Ibid., p. XIII. []
  4. Ibid., p. 225. []
  5. Ibid. p. 472. []

traces, mémoires, courts-circuits.

January 18th, 2010

« Chaque fois que je retourne chez Schwartz’s, lors de mes séjours à Montréal, je repense à cette scène, et c’est dans ces moment-là que je la retrouve, conforme à ce qu’elle fut, alors que le récit intitulé Un dîner chez Schwartz’s, ne parvient pas à la restituer fidèlement et que, devenu littérature, ce souvenir est passé dans une autre mémoire ou dans un autre compartiment de la mémoire. En relisant ce texte aujourd’hui, je n’y retrouve pas le souvenir de la scène dont j’ai été témoin chez Schwartz’s — et qui persiste ailleurs —, je me reconnais ayant écrit cela, c’est le souvenir de cette écriture que je retrouve : le texte me sépare de ce qu’il décrit, il me prive de ce qu’il prétend sauver de l’oubli. Il y a de la ressemblance, mais c’est la dissemblance que je ressens à regret, et comme irrémédiablement. On peut se demander s’il ne se produit pas le même phénomène avec ce qu’on appelle les « photos-souvenirs » car, de quoi ces images sont-elles le souvenir, si ce n’est de la photographie elle-même ? Un instant particulier dans une certaine lumière, avec un certain cadrage qui sélectionne une portion d’espace et rejette tout le reste hors champ — de même que sont absents les voix, les paroles et tous les autres sons dans ces clichés silencieux —, produit une image singulière qui prétend se substituer à la mémoire d’un événement, d’une situation : un épisode de vacances sur une plage ou une promenade en montage, une fête d’anniversaire ou un mariage avec les héros du jour et leurs proches sur le perron d’une mairie… De ces images-là, les photos-souvenirs, on peut dire ainsi qu’elles masquent et qu’elles font obstacles à la mémoire, plus qu’elles ne concourent à la pérennisation de ce qui a été. Mais pourtant, dans une photographie de ce genre, un peu de ce qui est représenté, aussi partiel que partial cela soit-il, reste incontestable : même soumise à une manipulation de l’espace et du temps, un peu de vérité objective résiste et persiste. Avec les moyens qui lui sont propres, la littérature peut-elle conserver de telles empreintes, de telles traces, même partielles, même partiales, d’une réalité physique du monde et des êtres dans les mots ? Autrement dit, la langue a-t-elle la possibilité d’être un appareil enregistreur de ce qu’elle-même a identifié, découpé et désigné par des mots, pour nous le faire percevoir à travers cet arbitraire, comme si c’était une réalité objective et universelle1 ? »

*

j’aime les livres d’Alain Fleischer. à intervalles réguliers, j’en traverse un. mais au rythme effréné où il publie, je peine à en lire un sur trois. chaque fois un étrange « plaisir de reconnaissance » me porte rapidement d’une page à l’autre — je me sens chez moi dans les livres d’Alain Fleischer. peu attentif aux médias et aux tablettes les plus scintillantes des librairies, les nouveautés me passent fréquemment sous le nez. mais là, je suis à peine quelques mois en retard, merci à la nouvelle émission littéraire de la Bibliothèque nationale de France, le Cercle littéraire de la BnF du 30 novembre 2009, de m’avoir mené vers ce vaste roman à tiroirs. allez vers le lien pour écouter l’auteur raconter un peu ce livre qui en porte mille autres.

parce que Fleischer fera sans doute sourire n’importe qui peinant sur l’écriture d’un seul récit alors qu’il explique, au sujet de Courts-circuits, que voyant, comme on dit,  son temps filer, il a tenté de faire l’économie de quelques romans en les faisant converger dans celui-ci. le principe en est simple mais fonctionne admirablement avec l’univers de Fleischer, constamment traversé de souterrains, de passages secrets, d’espaces de liaison entre ses oeuvres,  qu’elles soient littéraires ou plastiques, installations ou pellicules. ou peut-être devrait-on aller vers le singulier, parler large et parler de son oeuvre, foisonnante et multiple, toujours il me semble faisant un pas de côté, comme à mesurer ce qui la sépare d’elle-même, là sans y être — je ne sais pas. ces considérations sur la mémoire m’emportent toujours. la mémoire, les mémoires y sont riches, parlantes et parlées, mémoires faites de calques nombreux, superposés et friables comme des feuilles à demi-transparentes dont les repères s’échangent et se dissolvent les uns dans les autres comme par contagion.

il faudra un moment ou l’autre me retrousser les manches et parler un peu de Prolongations ou d’Immersion

  1. Alain Fleischer, Courts-circuits, Paris : Le Cherche-midi, coll. « Styles », 2009, p. 222-224. []

questions.

January 15th, 2010

Il est facile de me piéger. Un bruit, une interférence, une question, et me voilà rompu comme une braise sans flamme. L’interrogation est brûlante, l’instant incertain. Faut-il vraiment répondre — répondre par une question, la question de la question ? Je ne me la renvoie pas souvent. Comment cristalliser en une poignée de mots l’obsession qui vous porte ?

Mon instinct est le recul.

Pourquoi parler de ?

Mais j’ai parlé trop vite, bafouillé comme d’habitude. Et puisque j’aime les listes, c’est ainsi que la brèche a fourmillé en moi. Ces questions, aussi abstraites que partielles, portent ma part de nuit.

Comment savoir que ce qui a eu lieu a eu lieu ?

Comment la matière devient-elle événement ?

Est-ce que Mélusine est vraiment morte ?

Quel est le nom de cette ville impossible ?

Y a-t-il vraiment le calme après la tempête ?

Comment vivre par-delà soi ?

Harry ?

Comment la représentation se déploie dans la matière ?

Comment vivre le désir ?

Avez-vous le vertige ?

Quelle mémoire pour quel scandale ?

Que sommes-nous l’un en l’autre ?

Comment les mots deviennent-ils action ?

Comment est-il possible de peindre une femme comme Mélusine ?

Qu’est-ce qui vous permet de croire qu’elle n’est pas droit sortie d’un livre ?

Où suis-je ?

Qu’est-ce qui, de l’événement, est entré en moi et module chacun de mes mouvements ?

Qui est Charlie ?

Comment savoir si vous êtes vivant ou si vous êtes mort ?

Harry, est-ce bien vous ?

L’univers tient-il vraiment sur quelques feuilles de papier ?

Can I go back, now ?

Qu’est-ce que vous buvez ?

Que se cache-t-il dans l’ombre du visage ?

Mais comment ?

Qu’est-ce qui retient quelqu’un en vie, lui retire ou lui insuffle la possibilité de l’abandon ?

Où disparaît Alice ?

Qu’est-ce qui fonde le regard ?

Comment l’événement se découpe-t-il à même l’ombre de nos mémoires ?

Quelle est cette odeur ?

Aurais-tu l’obligeance d’enlever ta culotte ?

Là ?

*

Je me suis amusé à parcourir quelques pages de l’un de mes cahiers de travail afin de repérer les points d’interrogation. Je n’ai pas poursuivi la route très longtemps, pris de fatigue, me rendant bien compte de l’incroyable poids des questions qui traversent la construction d’un récit. Et comment faire converger les interrogations qu’incarne un projet de roman vers une seule question ? Pourquoi parler de…

Chemins qui ne mènent nulle part, comme disait l’autre ? Espérons que non.

pères.

January 7th, 2010

« Et le bruit dans la maison, pas vraiment du bruit, mais un mouvement sonore de la vie qui disparaît, les brancardiers y étaient habitués, ça ne les bouleversait en rien, qu’ils disaient. Ils racontaient des histoires horibles. Elles étaient vraies, on ne sait pas, mais ç’aurait pu nous aider à supporter le moment de douleur qu’on sentait aussi mal que des bras de chaise, fallait qu’on y goûte. Mais c’était pas l’horreur, seulement la mort, le père Beaumont mort comme un homme mort dans sa chaise qui ne berce plus. Un des brancardiers avait sous le nez une moustache qui lui cachait la bouche. Il a dit comment l’homme Verreault qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il s’étaie chié dans le pantalon, son cric avait lâché. Il a dit comment l’homme Blouin qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il avait la bouche en rond de non, sa pipe était tombée sur le béton. Il a dit comment l’homme Chaperon qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il avait un bâton planté dans le mou de la tête et une jambe en bois lui manquait. Il a dit comment l’homme Comeau qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il n’avait plus de visage, il se l’était pelé, dit-on, après avoir foré pour rien un puits au milieu de son gazon. Il a conté aussi, chaque fois plus horrible, la trouvaille de l’homme Coulon, la trouvaille de l’homme Poulin, la trouvaille de l’homme Chapdelaine, la trouvaille de l’homme Guimond, la trouvaille de l’homme Lebreux, la trouvaille de l’homme Rouleau, qu’on devait chaque fois tous connaître mais qu’on ne connaissait personne. Mais le prêtre Morovitche qui connaît tous les morts, faisait oui chaque fois en se signant1. »

*

par là, sur remue.net, l’entretien (première, deuxième et troisième parties) qui m’a décidé à ouvrir ce livre surprenant. ça prend langue d’une manière originalement novarinienne, on dirait. j’irai relire La chair de l’homme après. si je le trouve.

  1. Hervé Bouchard, citoyen de Jonquière, par la bouche de L’ORPHELIN DE PÈRE NUMÉRO UN, Parents et amis sont invités à y assister, Montréal : Le Quartanier, 2006, p. 34-35. []

zotero!

December 23rd, 2009

après avoir passé le mois dernier à errer, de bibliothèque en bibliothèque, afin de rassembler à peu près toutes les publications, éditions, préfaces, textes sur et autour de Sade pendant la première moitié du XXe siècle français, je me suis posé deux ou trois questions quant à la gestion de toute cette masse de documents.

ce qui m’a amené à faire une découverte fantastique à propos de laquelle mon enthousiasme déborde jusqu’ici : zotero! ça sera sans doute bientôt un outil indispensable pour quiconque travaille avec des livres, du texte, et doit gérer les sources de l’information qu’il rassemble et repartage à sa façon.

c’est un module Firefox qui, à travers une interface intégrée de manière transparente à votre navigateur, permet de gérer des banques de données de documents — des bibliographies, bref. le plus fantastique dans l’histoire, c’est qu’en plus d’être gratuit, zotero permet, à partir de l’ouverture d’un compte sur leur serveur, de synchroniser votre « bibliothèque » depuis n’importe quel ordinateur connecté à Internet… par le passé, j’ai essayé Endnote et quelques trucs du genre, mais c’est souvent très pesant, difficile à manoeuvrer et peu pratique pour le partage et la collaboration. et zotero permet aussi d’exporter où et comme bon vous semble les références de votre choix (c’est-à-dire qu’il compose vos notes de bas de pages et bibliographies, à même Word et compagnie, à votre place).

à partir d’un compte zotero, vous pouvez, en plus de vous faire un superbe profil — voyez le mien ici —, créer des « groupes » afin de collaborer avec d’autres personnes autour d’un même projet, d’une même base de références. splendide, bien sûr, pour les groupes de recherche, mais aussi — et c’est ce que je me propose d’essayer — pour permettre la centralisation de certaines informations. bien concrètement, par exemple, j’ai lancé un groupe du nom de « Lectures de Sade » (en hommage au livre de Françoise Laugaa-Traut dont j’admire le format pour plusieurs raisons) et j’entends, bien que ça n’intéresse évidemment qu’une poignée de personnes, y rendre disponible le résultat de mes recherches : une bibliographie exhaustive d’à peu près tous les textes sur le charmant marquis de Sade.

ça fonctionne un peu sur le modèle Twitter  — mon profil Twitter est d’ailleurs par là —, où vous pouvez « suivre » les gens, les groupes qui vous intéressent, et où d’autres peuvent aussi « suivre » vos aventures virtuelles, sans que cela ne vous lie ensemble comme deux boulets à la manière détestable du modèle Facebook, par exemple. vous pouvez donc joyeusement vous inscrire au groupe « Lectures de Sade », et « suivre » tout ça via mon profil zotero.

je n’en suis pas rendu là, mais on peut aussi via le profil zotero partager beaucoup d’informations du type curriculum vitae, et, à moins qu’un compétiteur n’écrase bientôt zotero, je ne serais pas surpris de voir, d’ici quelques mois ou années, tous les universitaires et académiciens se lier via zotero comme d’autres échangent leurs cartes d’affaires.

je pourrais en dire encore long, puisque, bon, concrètement, j’ai esquivé plusieurs détails du fonctionnement de zotero — alors deux mots de plus. d’abord, c’est assez simple de nourrir votre bibliothèque : une fois le module installé, chaque fois que vous vous trouvez sur une page web qui présente une notice de livre (bibliothèques, amazon, whatever…), un petit icone apparaîtra au bout de la barre d’adresse et d’un clic la référence complète basculera dans votre bibliothèque. c’est assez fort. quant au deuxième mot, il concerne la possibilité qu’offre zotero d’ajouter des notes sur les références — par exemple, vous avez sélectionné quelques citations que vous désirez commenter : notez le via zotero, qui gardera liés et la référence, et les notes ajoutées, et le ou les fichiers que vous aurez cru bon de lier à l’ensemble.  quel outil fantastique, eh.

mais bon, là-dessus, allez donc voir le vidéo sur la page d’accueil de leur site, par là : zotero.org.

la vérité.

December 9th, 2009

Quel est-il en effet ce fantôme exécrable,

Ce jean-foutre de Dieu, cet être épouvantable,

Que l’insensé redoute et dont le sage rit,

Que rien ne peint aux sens, que nul ne peut comprendre,

Dont le culte sauvage en tous temps fit répandre

Plus de sang que la guerre ou Thémis en courroux

Ne purent en mille ans en verser parmi nous ?

J’ai beau l’analyser, ce gredin déifique,

J’ai beau l’étudier, mon oeil philosophique

Ne voit dans ce motif de vos religions

Qu’un assemblage impur de contradictions

Qui cède à l’examen sitôt qu’on l’envisage,

Qu’on insulte à plaisir, qu’on brave, qu’on outrage,

Produit par la frayeur, enfanté par l’espoir,

Que jamais notre esprit ne saurait concevoir,

Devenant tour à tour, aux mains de qui l’érige,

Un objet de terreur, de joie ou de vertige

Que l’adroit imposteur qui l’annonce aux humains

Fait régner comme il veut sur nos tristes destins,

Qu’il peint tantôt méchant tantôt débonnaire,

Tantôt nous massacrant, ou nous servant de père,

En lui prêtant toujours, d’après ses passions,

Ses moeurs, son caractère et ses opinions :

Ou la main qui pardonne ou celle qui nous perce.

Le voilà, ce sot Dieu dont le prêtre nous berce1.

*

Sinon, mes projets avancent bien, je vous rassure, bien qu’ici ne soit pas un espace adéquat pour m’expliquer plus longuement — je ne suis pas aussi muet que cette page le donne à penser. Je manque toutefois de discipline dans le partage… Plusieurs bons livres m’ont aussi tombé sous les yeux depuis : et vous, que lisez-vous ?

  1. D.A.F. de Sade, La vérité, 1787. []

du sens.

November 20th, 2009

« Il faut en finir avec l’idée que le sens serait explicatif. L’explication n’est bonne qu’à domestiquer ce qui nous entoure. Le sens ne saurait être le complice de cette appropriation généralisée qui transforme la réalité en nomenclature : il est vivacité, non pas fixation ; il transforme et matérialise. À quoi mène cette transformation ? Elle est infinie, c’est-à-dire interminable1. »

  1. Bernard Noël, Magritte, Paris  : Flammarion, 1976, p. 40. []

trois gouttes de sang…

November 13th, 2009

« Trois gouttes de sang tombèrent l’une après l’autre dans la mousse blanche du bain1. »

*

Je viens de refermer Les Bienveillantes… Il n’y a pas assez de place ici pour résumer ni le livre, ni les polémiques dont il a fait l’objet. On le sait : il s’agit d’une vaste fresque historique de l’invasion de l’Europe et de l’extermination des Juifs sous l’Allemagne nazie. Au centre, un bureaucrate, juriste à vrai dire, espèce de point centripète qui rassemble tous les bouleversements de la guerre dans les rouages de laquelle il est à peu près coincé — ce qui fait de ce livre un roman historique pétri de divagations oedipiennes un peu sordides et caricaturales par moments…

La critique l’a amplement souligné : le pauvre Max Aue, qui fait ici figure de bourreau nazi, n’aime pas sa maman, à qui il reproche la disparition de son père, et plus encore son deuxième mariage… Il aurait voulu être une femme et va ainsi jusqu’au bout de son complexe, je vous l’assure, tuant sa petite maman et son copain, pour pouvoir continuer à idéaliser son père pour qui il éprouve une admiration sans bornes. Quant à sa soeur, son seul amour féminin, il en a été séparé à l’aube de l’adolescence, alors qu’ils cueillaient ensemble les fruits qui leur étaient interdits. Bref, des délires « papa-maman » traversent le livre de manière importante… Ça donne parfois de beaux passages, mais souvent les figures travaillées semblent tourner à vide avant de prendre complètement forme.

La fin est étrange, d’ailleurs… On a l’impression que la guerre s’essouffle aussi — ou que le roman s’essouffle à parler de la guerre. Les Russes déchirent à nouveau l’Europe pour la libérer du joug allemand, mais les échos du front sont lointains et la guerre se dissout dans les perturbations du roman familial du pauvre Max Aue, qui va se réfugier chez sa soeur en son absence et en profite pour délirer en long et en large avec son pistolet, des caleçons de femme et ses propres excréments…

Mais le lecteur dans tout ça ? S’en soucie-t-on dans ces gigantesques délires narcissico-machin-truc ? On retrouve disséminées au fil du livre toutes sortes d’adresses au lecteur, pris à témoin, parfois bien placées, parfois qui tombent un peu à plat. Le livre s’ouvre là-dessus d’ailleurs : « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir2 », selon une formule qui rend bien compte des tensions d’identification face au narrateur autour desquelles se déploie le récit. Un premier chapitre, solide d’ailleurs, où les mécanismes de gestion des responsabilités collectives et individuelles dans des cas de crimes d’État sont bien explicités à travers un survol express des données historiques et des positions philosophiques connues autour de la Shoah. Or ce type de réflexion, qui m’a séduit au départ, se perd souvent par la suite dans un torrent de détails bureaucratiques qui gagneraient parfois à être épurés.

Ces jeux avec le lecteur sèment des doutes, imposent un relativisme qui frôle parfois le mauvais goût — mais dans l’ensemble ça m’a bien fait sourire. Dans le premier chapitre encore, l’auteur multiplie les insinuations :

« Encore une fois, soyons clairs : je ne cherche pas à dire que je ne suis pas coupable de tel ou tel fait. Je suis coupable, vous ne l’êtes pas, c’est bien. Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait aussi3. »

Pour ceux qui douteraient encore, il conclut le premier chapitre en force :

« Vous ne pouvez jamais dire : je ne tuerai point, c’est impossible, tout au plus pouvez-vous dire : J’espère ne point tuer. Moi aussi je l’espérais, moi aussi je voulais vivre une vie bonne et utile, être un homme parmi les hommes, égal aux autres, moi aussi je voulais apporter ma pierre à l’oeuvre commune. Mais mon espérance a été déçue, et l’on s’est servi de ma sincérité pour accomplir une oeuvre qui s’est révélée mauvaise et malsaine, et j’ai passé les sombres bords, et tout ce mal ne pourra être réparé, jamais. Les mots non plus ne servent à rien, ils disparaissent comme de l’eau dans le sable, et ce sable emplit ma bouche. Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous dis que je suis comme vous4 ! »

Mais, 1300 pages plus loin, ces adresses au lecteur font, je le disais, sourire, par exemple lorsqu’elles soulignent avec ironie la longueur du récit : « Vous devez penser : Ah, cette histoire est enfin finie. Mais non, elle continue encore5. » Et, en effet, le livre est foutrement long… Trop ? Je ne sais pas — je vais y aller d’un prudent « peut-être », tout en soulignant ma curiosité à en lire une version abrégée et épurée…

Il y aurait beaucoup de « mais » à ajouter… La cohérence, la cohésion ne se fait pas toujours sentir : le personnage plein d’assurance qu’on trouve dans le premier chapitre semble parfois n’avoir plus rien en commun avec celui qu’on retrouve 1000 pages plus loin. Vous me direz : l’évolution, c’est bien. Mais il est distendu, éparpillé à travers trop de documents, trop d’histoires, trop de gens : on le perd parfois, et sa prise de parole donne l’impression de se dissoudre entre les lignes pour ne devenir qu’une parole sans support. Il y a bien évidemment un tas de scènes croustillants et de personnages — des nazis — célèbres : qu’on pense à Eichmann, par exemple, avec lequel Max Aue discute Kant autour d’un souper dansant après une bonne journée de gazage de Juifs. Les figures de Himmler, de Höss, de Speer par exemple reviennent souvent, et on retrouve aussi quelques éminences grises cachées derrière la machine de guerre allemande, dissimulées sous les médias et les strates bureaucratiques au long du livre, mais auxquels le narrateur a un accès privilégié. À le suivre, c’est un certain Dr Mandelbrod et son acolyte, Herr Leland, qui dictent les règles au Führer… Alors oui, bon, ça soulève un tas de questions que je vous laisserai vous poser de votre côté quant à la réécriture de l’Histoire, puisqu’à travers une documentation qui n’a rien de fictive, l’écrivain se glisse, ouvre des brêches, plante des personnages, des séquences qui n’ont jamais existé…

Cet aspect fait aussi malaise sur le plan de la crédibilité du personnage : évidemment, il est inventé. Littell le glisse un peu partout dans les archives et dans les faits réels : ça laisse souvent une impression étrange, comme s’il s’agissait d’un fantôme pas tout à fait incarné dans l’ensemble. Et le type est juriste, il fait des rapports, des réunions et compagnie : bref, tout se passe à peu près comme s’il était là mais n’avait aucune incidence sur quoi que ce soit, comme s’il était là sans l’être. Trop souvent, son travail, sa présence même, semblent abstraits, et il le souligne constamment, ce qui n’est pas sans gêner un lecteur qui souhaiterait peut-être plus de finesse, plus de force de la part de l’écrivain pour ancrer tout ça. Après tout, Littell ne dit-il pas quelque part, par la bouche de Max Aue, que savoir « insérer dans un récit cohérent [des vues solidement documentées] [...] est la première qualité de l’imaginaire historique6 » ?

Enfin, je peux bien me plaindre, mais dans l’ensemble « ça tient » quand même : malgré les reproches, il me faut bien avouer qu’il s’agit d’un sacré tour de force. On a tellement parlé de la Shoah, de la guerre, tellement polémiqué, accumulé et archivé d’informations et de « on-dit » qu’il est impossible de ne pas admirer jusqu’à un certain point le travail de Littell qui a rassemblé sous la couverture d’un livre un tas de documentation éparse, controversé, mais par dessus tout : en quantité absolument vertigineuse. Ça demeure une oeuvre monumentale, dont on ne fait pas le tour en quelques mots : je pourrais parler de  bien d’autres choses encore, mais…

*

Faut préciser toutefois, pour conclure, que sur le sujet je préfère tout de même vous diriger par exemple vers le livre de Yannick Haenel — dont j’ai déjà brièvement parlé à cause de son Cercle — qui vient de paraître sur Jan Karski. J’en reparlerai peut-être : c’est un livre d’une sobriété absolument fracassante. Sinon, pour les plus noirs, allez donc lire le dernier chef-d’oeuvre de William H. Gass, Le Tunnel.

  1. Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Paris : Gallimard, coll. « Folio », 2009 [2006], p. 1291. []
  2. Ibid., p. 13. []
  3. Ibid., p. 37. []
  4. Ibid. p. 43. []
  5. Ibid., p. 1303. []
  6. Ibid., p. 1121. []

vie & mort (II).

November 12th, 2009

« [...] mais il tenait bon. Et il tenait bon c’est peu dire : il dégageait souvent une assurance des plus limpides qui engageait la confiance de ceux qui l’entouraient — l’assurance de celui qui n’a rien à perdre et qui est prêt à tout, une assurance féroce, presque guerrière lorsqu’il s’emportait et voulait tout renverser, de toute nécessité tout renverser. C’est Charlie qui parle. Son sourire dans ces moments n’était qu’un appel d’air — il en était souvent obsédé.

Ce jour-là, d’ailleurs, dans son atelier, je me rappelle, après qu’il ait passé plus d’une heure à choisir méticuleusement les teintes pour garnir sa palette et fait seulement quelques traits sur une toile, il s’est agité. Il s’est agité et, pris de panique, s’est mis à ouvrir brutalement toutes les fenêtres, toutes les ouvertures. Il manoeuvrait fiévreusement mais consciencieusement. Même au bord de l’étouffement c’était le genre de type qui gardait contenance. Mais tantôt des dérangements mineurs, des événements, vous en conviendrez, somme toute banaux et relativement douillets — la sonnerie du téléphone par exemple —, le mettaient hors de lui. Évidemment, dans l’ensemble il dégageait une certaine instabilité, mais on ne pouvait pas savoir. On ne pouvait pas savoir où son instabilité allait le mener — on ne pouvait pas savoir qu’une telle instabilité était autre chose que nécessaire.

À cette époque déjà, et même encore aujourd’hui, malgré tout ce qui s’est passé et qui me sépare de ce que j’étais alors, je crois fermement que l’essentiel est lié à l’instable. Je ne dis pas que l’essentiel est instable — encore moins que l’essentiel est d’être instable —, mais je crois, et c’est Charlie aussi qui parle, que pour renouveler ce que veut dire être au monde il faut puiser dans l’incertitude, dans ce qui tremble sous nos pieds et résiste à l’appropriation. Vouloir — être, penser — est un verbe — le verbe même de la vie peut-être — pétri de défaillance. Je suis… peut-être. Peut-être plutôt ne suis-je au fond que l’envers d’une absence : une absence d’oubli — et je vis avec le spectre inlassable de ce qui a été, cela ne fait plus de doute. De ce qui a été mais aujourd’hui n’est plus. N’est plus rien sinon ce qu’il reste — sinon tout ce qu’il me reste.

Vous savez, [...] »