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limites de langue, langues limites

Friday, February 26th, 2010

la solitude glisse naturellement selon un rythme différé, comme s’il s’agissait de demeurer un instant, un petit instant, dans ce lieu où le monde est diffraction, éclatement : trouver ce qu’il faut pour se souder à la langue.

lectures, écritures — happé, cela fait quelques jours, par Christophe Tarkos (dans le rassemblement d’Écrits poétiques pour le moment — chapeau à la préface de Christian Prigent au passage, quelle introduction ! —, suis sur la piste d’Anachronisme), happé par sa poésie qui semble naïvement sensible, c’est-à-dire qui littéralement fait corps, cogne et frappe et mord et tord et hurle, poésie qui fait ce qu’elle dit et qui dit ce qu’elle veut, ce qu’elle veut un tout petit peu comme s’il s’agissait de remuer la forme des choses, du monde ; c’est une pâte à travailler :

« Non. Ce n’est pas un moyen d’y arriver parce que c’est au départ qu’il faut qu’il y ait le oui. C’est comme la poussée de l’ombrelle, il faut la poussée, le oui au départ pour faire sourire la pâte-mots. On ne peut la faire que sourire ; comme elle est un peu élastique, on peu l’élargir un peu dans un sens ; c’est tout ce qu’on peut faire. Ce n’est pas grand-chose mais on essaie au départ de s’ouvrir et de danser, de danser… Pour faire bouger un tout petit peu la pâte-mot, il faut se mouiller un peu sinon elle ne bouge pas d’un millimètre. Pâte-mot, c’est un peu comme dans les manifestations — j’aime bien cette image de toupeau — : une manifestation, c’est une positivité totalement molle, étouffante, et tu ne peux pas la bouger beaucoup, elle bouge très très peu et très doucement. Ça fait bien ce qu’on peut faire avec Patmo : en plus que c’est vide, ça ne sert à rien… C’est la grosse masse qui bouge mais on ne peut faire que ça, c’est tout1… »

une pate à façonner sans cesse, qui bouge à peine mais qui bouge et prend violemment langue : Tarkos était performeur aussi, c’était un sacré porteur de parole à ce qu’il semble (écouter sa performance/lecture de « l’homme de merde » suivi de « je gonfle »). c’est un travail extrêmement concret, tendu vers l’ombilic qu’est peut-être la limite de la langue et du monde. un travail, une parole, quelque chose qui questionne, qui remet inlassablement en cause le geste de nommer.

une citation, presque au hasard parce que sous les yeux, contre l’envie d’en mettre dix autres :

« A est différent de O. Il faut prononcer A et O. Montre l’incroyable différence. Aaaaaaaaaaaaaa / Ooooooooooo. S’imprégner de la prononciation, en prononçant longuement dans la bouche. En vocalisant un a continu. Puis un o continu. Sentir l’évolution, les métamorphoses complexes dans la bouche. Garder le a, tenir le a et lentement, progressivement s’approcher de l’autre son que l’on connaît, délicatement, le a est encore là et penser au o, garder le son a et essayer d’atteindre par le son a le son o en déformant le plus possible le a en gardant un a, plus il s’approche du o et plus l’effort est important pour s’approcher encore du o. Le o ne viendra pas. Il existe une limite infranchissable entre le a et le o2. »

l’évidence frappe cela est certain — et de mon côté l’impression, l’envie de dire amicalement « c’est un fou, ce Tarkos ». mais j’en reparlerai, le moment viendra ; j’en ai encore pour quelques jours de lecture…

  1. Christophe Tarkos, « Entretien avec Bertramd Verdier » (3 novembre 1996), repris dans Écrits poétiques, Paris : P.O.L, 2008, p. 353-354. []
  2. Christophe Tarkos, Processe (1997), repris dans Ibid., p. 117-118. []

la vérité.

Wednesday, December 9th, 2009

Quel est-il en effet ce fantôme exécrable,

Ce jean-foutre de Dieu, cet être épouvantable,

Que l’insensé redoute et dont le sage rit,

Que rien ne peint aux sens, que nul ne peut comprendre,

Dont le culte sauvage en tous temps fit répandre

Plus de sang que la guerre ou Thémis en courroux

Ne purent en mille ans en verser parmi nous ?

J’ai beau l’analyser, ce gredin déifique,

J’ai beau l’étudier, mon oeil philosophique

Ne voit dans ce motif de vos religions

Qu’un assemblage impur de contradictions

Qui cède à l’examen sitôt qu’on l’envisage,

Qu’on insulte à plaisir, qu’on brave, qu’on outrage,

Produit par la frayeur, enfanté par l’espoir,

Que jamais notre esprit ne saurait concevoir,

Devenant tour à tour, aux mains de qui l’érige,

Un objet de terreur, de joie ou de vertige

Que l’adroit imposteur qui l’annonce aux humains

Fait régner comme il veut sur nos tristes destins,

Qu’il peint tantôt méchant tantôt débonnaire,

Tantôt nous massacrant, ou nous servant de père,

En lui prêtant toujours, d’après ses passions,

Ses moeurs, son caractère et ses opinions :

Ou la main qui pardonne ou celle qui nous perce.

Le voilà, ce sot Dieu dont le prêtre nous berce1.

*

Sinon, mes projets avancent bien, je vous rassure, bien qu’ici ne soit pas un espace adéquat pour m’expliquer plus longuement — je ne suis pas aussi muet que cette page le donne à penser. Je manque toutefois de discipline dans le partage… Plusieurs bons livres m’ont aussi tombé sous les yeux depuis : et vous, que lisez-vous ?

  1. D.A.F. de Sade, La vérité, 1787. []

trois gouttes de sang…

Friday, November 13th, 2009

« Trois gouttes de sang tombèrent l’une après l’autre dans la mousse blanche du bain1. »

*

Je viens de refermer Les Bienveillantes… Il n’y a pas assez de place ici pour résumer ni le livre, ni les polémiques dont il a fait l’objet. On le sait : il s’agit d’une vaste fresque historique de l’invasion de l’Europe et de l’extermination des Juifs sous l’Allemagne nazie. Au centre, un bureaucrate, juriste à vrai dire, espèce de point centripète qui rassemble tous les bouleversements de la guerre dans les rouages de laquelle il est à peu près coincé — ce qui fait de ce livre un roman historique pétri de divagations oedipiennes un peu sordides et caricaturales par moments…

La critique l’a amplement souligné : le pauvre Max Aue, qui fait ici figure de bourreau nazi, n’aime pas sa maman, à qui il reproche la disparition de son père, et plus encore son deuxième mariage… Il aurait voulu être une femme et va ainsi jusqu’au bout de son complexe, je vous l’assure, tuant sa petite maman et son copain, pour pouvoir continuer à idéaliser son père pour qui il éprouve une admiration sans bornes. Quant à sa soeur, son seul amour féminin, il en a été séparé à l’aube de l’adolescence, alors qu’ils cueillaient ensemble les fruits qui leur étaient interdits. Bref, des délires « papa-maman » traversent le livre de manière importante… Ça donne parfois de beaux passages, mais souvent les figures travaillées semblent tourner à vide avant de prendre complètement forme.

La fin est étrange, d’ailleurs… On a l’impression que la guerre s’essouffle aussi — ou que le roman s’essouffle à parler de la guerre. Les Russes déchirent à nouveau l’Europe pour la libérer du joug allemand, mais les échos du front sont lointains et la guerre se dissout dans les perturbations du roman familial du pauvre Max Aue, qui va se réfugier chez sa soeur en son absence et en profite pour délirer en long et en large avec son pistolet, des caleçons de femme et ses propres excréments…

Mais le lecteur dans tout ça ? S’en soucie-t-on dans ces gigantesques délires narcissico-machin-truc ? On retrouve disséminées au fil du livre toutes sortes d’adresses au lecteur, pris à témoin, parfois bien placées, parfois qui tombent un peu à plat. Le livre s’ouvre là-dessus d’ailleurs : « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir2 », selon une formule qui rend bien compte des tensions d’identification face au narrateur autour desquelles se déploie le récit. Un premier chapitre, solide d’ailleurs, où les mécanismes de gestion des responsabilités collectives et individuelles dans des cas de crimes d’État sont bien explicités à travers un survol express des données historiques et des positions philosophiques connues autour de la Shoah. Or ce type de réflexion, qui m’a séduit au départ, se perd souvent par la suite dans un torrent de détails bureaucratiques qui gagneraient parfois à être épurés.

Ces jeux avec le lecteur sèment des doutes, imposent un relativisme qui frôle parfois le mauvais goût — mais dans l’ensemble ça m’a bien fait sourire. Dans le premier chapitre encore, l’auteur multiplie les insinuations :

« Encore une fois, soyons clairs : je ne cherche pas à dire que je ne suis pas coupable de tel ou tel fait. Je suis coupable, vous ne l’êtes pas, c’est bien. Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait aussi3. »

Pour ceux qui douteraient encore, il conclut le premier chapitre en force :

« Vous ne pouvez jamais dire : je ne tuerai point, c’est impossible, tout au plus pouvez-vous dire : J’espère ne point tuer. Moi aussi je l’espérais, moi aussi je voulais vivre une vie bonne et utile, être un homme parmi les hommes, égal aux autres, moi aussi je voulais apporter ma pierre à l’oeuvre commune. Mais mon espérance a été déçue, et l’on s’est servi de ma sincérité pour accomplir une oeuvre qui s’est révélée mauvaise et malsaine, et j’ai passé les sombres bords, et tout ce mal ne pourra être réparé, jamais. Les mots non plus ne servent à rien, ils disparaissent comme de l’eau dans le sable, et ce sable emplit ma bouche. Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous dis que je suis comme vous4 ! »

Mais, 1300 pages plus loin, ces adresses au lecteur font, je le disais, sourire, par exemple lorsqu’elles soulignent avec ironie la longueur du récit : « Vous devez penser : Ah, cette histoire est enfin finie. Mais non, elle continue encore5. » Et, en effet, le livre est foutrement long… Trop ? Je ne sais pas — je vais y aller d’un prudent « peut-être », tout en soulignant ma curiosité à en lire une version abrégée et épurée…

Il y aurait beaucoup de « mais » à ajouter… La cohérence, la cohésion ne se fait pas toujours sentir : le personnage plein d’assurance qu’on trouve dans le premier chapitre semble parfois n’avoir plus rien en commun avec celui qu’on retrouve 1000 pages plus loin. Vous me direz : l’évolution, c’est bien. Mais il est distendu, éparpillé à travers trop de documents, trop d’histoires, trop de gens : on le perd parfois, et sa prise de parole donne l’impression de se dissoudre entre les lignes pour ne devenir qu’une parole sans support. Il y a bien évidemment un tas de scènes croustillants et de personnages — des nazis — célèbres : qu’on pense à Eichmann, par exemple, avec lequel Max Aue discute Kant autour d’un souper dansant après une bonne journée de gazage de Juifs. Les figures de Himmler, de Höss, de Speer par exemple reviennent souvent, et on retrouve aussi quelques éminences grises cachées derrière la machine de guerre allemande, dissimulées sous les médias et les strates bureaucratiques au long du livre, mais auxquels le narrateur a un accès privilégié. À le suivre, c’est un certain Dr Mandelbrod et son acolyte, Herr Leland, qui dictent les règles au Führer… Alors oui, bon, ça soulève un tas de questions que je vous laisserai vous poser de votre côté quant à la réécriture de l’Histoire, puisqu’à travers une documentation qui n’a rien de fictive, l’écrivain se glisse, ouvre des brêches, plante des personnages, des séquences qui n’ont jamais existé…

Cet aspect fait aussi malaise sur le plan de la crédibilité du personnage : évidemment, il est inventé. Littell le glisse un peu partout dans les archives et dans les faits réels : ça laisse souvent une impression étrange, comme s’il s’agissait d’un fantôme pas tout à fait incarné dans l’ensemble. Et le type est juriste, il fait des rapports, des réunions et compagnie : bref, tout se passe à peu près comme s’il était là mais n’avait aucune incidence sur quoi que ce soit, comme s’il était là sans l’être. Trop souvent, son travail, sa présence même, semblent abstraits, et il le souligne constamment, ce qui n’est pas sans gêner un lecteur qui souhaiterait peut-être plus de finesse, plus de force de la part de l’écrivain pour ancrer tout ça. Après tout, Littell ne dit-il pas quelque part, par la bouche de Max Aue, que savoir « insérer dans un récit cohérent [des vues solidement documentées] [...] est la première qualité de l’imaginaire historique6 » ?

Enfin, je peux bien me plaindre, mais dans l’ensemble « ça tient » quand même : malgré les reproches, il me faut bien avouer qu’il s’agit d’un sacré tour de force. On a tellement parlé de la Shoah, de la guerre, tellement polémiqué, accumulé et archivé d’informations et de « on-dit » qu’il est impossible de ne pas admirer jusqu’à un certain point le travail de Littell qui a rassemblé sous la couverture d’un livre un tas de documentation éparse, controversé, mais par dessus tout : en quantité absolument vertigineuse. Ça demeure une oeuvre monumentale, dont on ne fait pas le tour en quelques mots : je pourrais parler de  bien d’autres choses encore, mais…

*

Faut préciser toutefois, pour conclure, que sur le sujet je préfère tout de même vous diriger par exemple vers le livre de Yannick Haenel — dont j’ai déjà brièvement parlé à cause de son Cercle — qui vient de paraître sur Jan Karski. J’en reparlerai peut-être : c’est un livre d’une sobriété absolument fracassante. Sinon, pour les plus noirs, allez donc lire le dernier chef-d’oeuvre de William H. Gass, Le Tunnel.

  1. Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Paris : Gallimard, coll. « Folio », 2009 [2006], p. 1291. []
  2. Ibid., p. 13. []
  3. Ibid., p. 37. []
  4. Ibid. p. 43. []
  5. Ibid., p. 1303. []
  6. Ibid., p. 1121. []

le visage de Giacometti.

Sunday, October 11th, 2009

« J’ai fait une fois, dis-je à Dagerman, un rêve étrange. Étrange en cela : je n’y étais pas moi. [Je m’expliquai :] J’étais bien le rêveur, et j’étais aussi celui dont je rêvais ; en même temps que je ne l’y étais pas si peu que ce soit. Je n’y étais pas moi, en même temps je n’y étais pas n’importe qui. J’y étais Giacometti et je sculptais. [Je m’expliquai encore, c’est-à-dire, je m’embrouillai déjà – je parlais vite, mon récit courait comme si je fuyais moi-même mon rêve :] Je ne me voyais pas moi, c’est-à-dire je ne voyais pas si j’étais Giacometti ou si je lui ressemblais, je ne voyais pas davantage si je me ressemblais quoique j’aie prétendue être Giacometti ; j’étais Giacometti et cela suffisait au rêve que je faisais pour qu’il se poursuive. [Je précisai :] Mon attention était extrême. Cependant, si extrême qu’elle ait été, elle ne se portait pas sur ce que je sculptais, dont je ne me souviens pas maintenant ni ne me souvenais dans mon rêve, dont je n’ai rien vu et dont je ne me souviens pas que le rêve m’ait rien montré ; il suffisait sans doute que je sois Giacometti, même en rêve, pour que ce que je sculptais ressemble à une sculpture de Giacometti. [Je parlais gaîment ; en même temps, je m’en rendais compte, mon récit était obscur ou absurde.] Si mon attention était extrême, elle l’était pour celui que je sculptais bien plutôt qu’à la forme que je sculptais. Je regardais donc éperdument ce visage. Je le regardais sans doute aussi éperdument qu’il ait jamais été donné à des yeux de regarder quelque visage que ce soit. Et je travaillais. Les yeux tantôt sur la forme du visage du modèle, tantôt sur la forme du visage qui en résultait. (Mais, c’est vrai, ce rêve ne me permettait pas que je reconnaisse ce visage.) Des heures auraient pu passer ainsi. Des heures ont sans doute passé ainsi. J’ai lu beaucoup des choses que Giacometti a écrites. Je veux dire par là : j’étais Giacometti aussi intimement qu’on peut l’être, quoique ç’ait été à sa place que je l’étais, quoique ç’ait été en rêve que je l’étais. Ceci cependant ne ressemblait pas exactement à ce que je savais de lui (pour l’avoir lu) : tout allait pour le mieux. Tout allait si bien que la forme que je cherchais à reproduire, il semble que c’est sans difficulté apparente que je la reproduisais. Au contraire même, je la reproduisais avec une habileté inhabituelle. Ou, pour parler plus précisément, je la reproduisais avec une réussite qu’il ne lui aurait lui-même que rarement été donné de connaître. Lui-même : Giacometti. [Je racontais par bonds, sans suite, me répétais.] Tout venait au cours de cette séance quand, et même le rêve n’allait pas sans me laisser là-dessus un sentiment précis, je savais qu’il n’était pas ordinaire que tout me vînt ainsi, que tout me fût donné ainsi, si facilement. Je sculptais, et le visage que j’avais sous les yeux passait entièrement dans mes mains. Ce qui était fuyant, je savais enfin comment le saisir. Ce qui était impondérable, comment le fixer. Ce qui était vivant, comment faire pour qu’il le soit deux fois. Je dis à Dagerman : j’étais heureux. Je n’étais pas moi, sans doute, ce que, même dans mon rêve je ne cessais pas de savoir. Je n’étais pas moi, mais j’étais heureux. [J’aurais dû dire : Giacometti était heureux.] Ineffablement heureux. Je travaillais et je ne savais pas qu’on pouvait travailler avec moins de peine ; je ne savais pas qu’on pouvait être plus sûr de ce qu’il faut faire. C’est-à-dire, je ne savais pas qu’on pouvait être plus convaincu de disposer des moyens de le pouvoir. Les rêves ont d’étranges fins parfois, dis-je à Dagerman. Et la fin que ce rêve me réservait était, entre toutes les fins possibles, l’une des plus incongrues ou l’une des plus cruelles. Quand j’eus fini, quand j’eus cette satisfaction d’en avoir fini avec la forme que j’avais voulu reproduire, je posai mes outils, j’essuyai posément mes mains, et je m‘approchai de mon modèle – auquel je n’avais pour ainsi dire pas cessé de parler durant toute la séance. Je m’approchai de lui et je lui dis : que j’avais fini, que tout était pour le mieux, que j’étais heureux même. Heureux que la forme que je venais de reproduire ne le trahît pas. En tout cas, qu’elle ne trahît pas trop la forme que je lui avais vue. Je dois l’ajouter, j’attendais de lui qu’il n’en soit pas moins heureux que moi. Or, il ne répondit pas. Il ne bougea pas plus qu’il n’avait bougé et, je m’en avisai alors, il ne parla pas plus qu’il n’avait parlé depuis longtemps. Je me suis alors réveillé en sueur, tremblant, tremblant terriblement. La vérité est que le modèle était mort durant la séance de pause, qu’il était mort sous mes yeux, et que je n’en avais rien vu. La vérité est que c’est après, après c’est-à-dire une fois seulement la séance terminée, que je me suis aperçu que la figure qui était apparue sous mes doigts était la figure de quelqu’un qui venait de disparaître sous mes yeux, et que personne ne verrait jamais plus. Et ce serait ce qu’il faudrait que je sache dorénavant, n’est-ce pas [j’interrogeai Dagerman] : qu’il n’y aurait plus de figure à pouvoir apparaître sous mes doigts qui ne doive pour cela disparaître. Comme s’il en avait été ainsi, dès lors : que sculpter ne cherche pas seulement à retenir quelque chose d’une figure qui devrait disparaître un jour, mais cherche à retenir ce qui avait déjà disparu (que sculpter ait été ce geste fait pour que disparaisse ce qu’il retenait)1. »

  1. Michel Surya, L’éternel retour, Paris : Éditions Lignes & Manifestes, 2006, p. 78-82. []

carte postale.

Monday, August 17th, 2009

je ne sais pas si je reviendrai.

*

« On connaîtra tous les ciels d’Allemagne, l’énorme désordre des nuages1. »

  1. Robert Antelme, L’espèce humaine, Paris, Gallimard, 2007 [1957], p. 256 []

savoirs.

Saturday, May 30th, 2009

Vous savez, j’essaie simplement d’éviter que les choses ne tournent mal. Mais à vrai dire, je ne sais plus, je n’ai plus le temps de savoir. De quelles conneries pourrais-je encore bien parler aujourd’hui? Il y a bien tous ces projets qui m’animent et que j’anime par la force des choses, mais pour la plupart il m’est impossible d’accepter qu’ils débordent par ici. Principalement, je travaille depuis un certain temps à deux projets — le premier vous emmerderait sans doute: université oblige, il s’agit d’un mémoire, tout ce qu’il y a de plus classique, portant sur la figure du marquis de Sade dans la première moitié du 20e siècle français ; le second, c’est que je ne voudrais pas me tirer dans le pied, mais il s’agit d’un roman dont tout ce que je peux vous dire sans me nuire est la première phrase: “Cette nuit, j’ai chié explosif.” J’espère que ça vous aura convaincu.

Cela dit, il y a quelques années j’utilisais plutôt ces espaces de l’interw3bs comme espèce de cahiers d’expérimentations. On y retrouvait trois ou quatre lecteurs, des poèmes échappés au jour le jour, le tout dans un ambiance évidemment intime, mais aussi parfois tragique, parfois n’importe quoi — à la bonne franquette, bref. Aujourd’hui, ça me semble peu approprié. Et c’est sans doute de ma faute. Je ne sais alors quel courage de continuer me donnaient ces lecteurs, mais force est de constater qu’à travers ces poèmes donnés en pature je développais en quelque sorte rigueur et ouverture. C’est-à-dire que j’apprenais l’importance du travail constant, et la manière de laisser peu à peu des prises aux gens sur ce qui m’animait. M’échapper comme ça m’avait toujours fait peur. Et aujourd’hui encore peu de choses m’effraient sans doute autant. Mais qu’importe. Le fait est que je ne peux plus partager ce que je partageais alors, pour la simple et bonne raison que j’ai pris confiance, et que je travaille mieux seul.  Voilà — enfin — mon jeu.

À partir de là, faut s’ajuster. Fini les semblants de poèmes abandonnés dans le coin, fini les extraits de roman pour boucher les trous. Mais qu’est-ce qu’on va bien fouttre? C’est sans doute une évidence, mais je ne sais trop. Je pourrais partager avec vous mes lectures, mais trois raisons m’en empêchent. D’abord, je lis trop, et je suis paresseux, ce qui veut dire que tout ce que j’en conserve est trop brouillon et que si je veux que les choses changent je devrai lire moins — hors de question. Et enfin, je travaille depuis déjà un certain temps à développer un petit script “aide-lecture”, c’est-à-dire quelque chose qui permette de gérer intelligemment citations, notes de lecture, critiques, brouillons, etc. Cela dit, encore une fois, j’aime bien partager à droite et à gauche quelques citations sur lesquelles je tombe. On va continuer comme ça. Sinon, je sors trop peu pour jouer les fins critiques.

Mais, mais, mais — c’est décidemment votre jour de chance — puisque je suis allé voir L’orgie de la tolérance de Jan Fabre cette semaine et que j’en suis sorti renversé (non mais quand même, peu de shows en ville sont aussi disons énergiques), je vous laisse sur quelques photos de ses installations.

Autoportrait en plus grand ver du monde(Autoportrait en plus grand ver du monde, 2008)
Champ de stratégie (Waterloo)(Champ de stratégie (Waterloo), 1998)

Allez voir par là si vous en voulez plus:  http://janfabreaulouvre.blogspot.com/.

Sinon, bonne journée et merci pour le poisson.

rapport du 22.

Sunday, March 22nd, 2009

Ce que j’en sais — et l’autre — ne compte pas, ne veut plus rien dire. Dire et déjà redire : cet espace n’est à personne, et donc à tous, ce qui m’anéantit aussitôt.

Je parle peu aujourd’hui, hier, qu’importe. Je parle peu et d’ailleurs j’ai trop parlé. Le capitaine pantalon nous avait abondamment inondé et pourtant le flot me semblait absolument silencieux : il attendait de moi — de nous : personne — une réponse. Je n’en avais aucune, en tous les cas aucune qu’il m’était possible d’espérer porter hors de mon refuge — cet écartelement de l’espace où se joue le délire de se raconter à soi —, même si je me savais seul. D’où le malaise, encore.

Cette fuite que l’on peut observer dans le regard — celui d’un seul, d’abord, mais qui gagne rapidement voisins et frères —, compose une étrange communauté que je me plais à imaginer terrifiée.

Malaise parce qu’aucune réponse et pourtant plus rien d’impossible. Trop de possible, trop de possible, trop de possible, trop de possible et pas à pas trop de cause à cette volonté d’être tout. Trop de possible et au contraire ce deuil de l’impossible qu’il ne faut pas suraccomplir. Trop de trop — rien.

hitler’s hitparade

Sunday, March 22nd, 2009

un drame, encore: c’est complet au FIFA…

la désertion, le retour

Sunday, November 16th, 2008

il ne suffit pas de revenir pour déjà
être là ne suffit pas de rappeler ce que chaque
geste offre de possibles et voir
au retour l’ombre de la désertion

où suis-je vers où quand pourquoi chaque question
porte le ciel au bord des lèvres et
la morsure d’être là

-

de retour bientôt.

gone fishing.

Wednesday, October 8th, 2008

image credit: Selina Swayne

(image credit: Selinas Wayne)

 

à venir: salut sophie calle!… et plus de livres impossibles.