limites de langue, langues limites
Friday, February 26th, 2010la solitude glisse naturellement selon un rythme différé, comme s’il s’agissait de demeurer un instant, un petit instant, dans ce lieu où le monde est diffraction, éclatement : trouver ce qu’il faut pour se souder à la langue.
lectures, écritures — happé, cela fait quelques jours, par Christophe Tarkos (dans le rassemblement d’Écrits poétiques pour le moment — chapeau à la préface de Christian Prigent au passage, quelle introduction ! —, suis sur la piste d’Anachronisme), happé par sa poésie qui semble naïvement sensible, c’est-à-dire qui littéralement fait corps, cogne et frappe et mord et tord et hurle, poésie qui fait ce qu’elle dit et qui dit ce qu’elle veut, ce qu’elle veut un tout petit peu comme s’il s’agissait de remuer la forme des choses, du monde ; c’est une pâte à travailler :
« Non. Ce n’est pas un moyen d’y arriver parce que c’est au départ qu’il faut qu’il y ait le oui. C’est comme la poussée de l’ombrelle, il faut la poussée, le oui au départ pour faire sourire la pâte-mots. On ne peut la faire que sourire ; comme elle est un peu élastique, on peu l’élargir un peu dans un sens ; c’est tout ce qu’on peut faire. Ce n’est pas grand-chose mais on essaie au départ de s’ouvrir et de danser, de danser… Pour faire bouger un tout petit peu la pâte-mot, il faut se mouiller un peu sinon elle ne bouge pas d’un millimètre. Pâte-mot, c’est un peu comme dans les manifestations — j’aime bien cette image de toupeau — : une manifestation, c’est une positivité totalement molle, étouffante, et tu ne peux pas la bouger beaucoup, elle bouge très très peu et très doucement. Ça fait bien ce qu’on peut faire avec Patmo : en plus que c’est vide, ça ne sert à rien… C’est la grosse masse qui bouge mais on ne peut faire que ça, c’est tout1… »
une pate à façonner sans cesse, qui bouge à peine mais qui bouge et prend violemment langue : Tarkos était performeur aussi, c’était un sacré porteur de parole à ce qu’il semble (écouter sa performance/lecture de « l’homme de merde » suivi de « je gonfle »). c’est un travail extrêmement concret, tendu vers l’ombilic qu’est peut-être la limite de la langue et du monde. un travail, une parole, quelque chose qui questionne, qui remet inlassablement en cause le geste de nommer.
une citation, presque au hasard parce que sous les yeux, contre l’envie d’en mettre dix autres :
« A est différent de O. Il faut prononcer A et O. Montre l’incroyable différence. Aaaaaaaaaaaaaa / Ooooooooooo. S’imprégner de la prononciation, en prononçant longuement dans la bouche. En vocalisant un a continu. Puis un o continu. Sentir l’évolution, les métamorphoses complexes dans la bouche. Garder le a, tenir le a et lentement, progressivement s’approcher de l’autre son que l’on connaît, délicatement, le a est encore là et penser au o, garder le son a et essayer d’atteindre par le son a le son o en déformant le plus possible le a en gardant un a, plus il s’approche du o et plus l’effort est important pour s’approcher encore du o. Le o ne viendra pas. Il existe une limite infranchissable entre le a et le o2. »
l’évidence frappe cela est certain — et de mon côté l’impression, l’envie de dire amicalement « c’est un fou, ce Tarkos ». mais j’en reparlerai, le moment viendra ; j’en ai encore pour quelques jours de lecture…

