Bon, okay ; c’est fait. Quand une star de l’art contemporain débarque en ville l’obligation pèse, ne serait-ce que pour le côté « comique » de la manifestation, de s’y pointer. C’est peut-être partir du mauvais pied, me dira-t-on, puisque ce sens du devoir convient assez mal à mon enfermement saisonnier ; passons.
Mais comique ne semble pas d’un emploi partagé — à mi-chemin de la visite, on m’interpelle pour savoir sur le vif ce que j’avais à dire de ma randonnée : haussements d’épaule, moue fuyante, mais « comique » sur les lèvres… « – Comique? » On me regarde, un peu perplexe, un peu interrogateur : « – Ah, tu as vu le perroquet? » Oui, voilà, dans le mille : comme si ce qui me frappait, qui appelait en moi cet assaut d’adjectif paradoxal, c’était que parmi cette manifestation on ne peut plus « entourée » (pour ne pas sombrer dans la débâcle et blasphémer : « institutionnalisée », « ouverte au bavardage », « humaine »…), on se permettait un tremplin ridicule qui nous reposait enfin en nous rappelant la noblesse de notre humanité. Non, je n’avais pas encore vu le perroquet à cet instant.
Bien sûr, il s’agit d’un théâtre intime, bien sûr chacun sa tasse de thé et l’obligation n’est donnée à personne de porter devant soi une exigence impossible qui peut-être n’amuserait que quelques uns. Bien sûr, mais encore… D’entrée de jeu, l’aspect conciliateur et douillet d’une telle entreprise me fait sourciller. Mais enfin, passons : qu’en est-il de l’exposition? De quoi s’agit-il? « Prenez soin de vous » semble déjà nous inviter par son titre un peu ludique à revenir vers soi, à mettre de l’avant la simplicité du conseil, une écoute toute simple. Entrons plus avant : Sophie Calle reçoit une lettre de rupture, postule une impossibilité de la recevoir comme si la lettre s’adressait à une autre ; elle n’a fait que suivre le conseil qui clôt la lettre : « Prenez soin de vous ». Et c’est ce qu’elle fait, nous apprend-elle : « Prendre soin de moi », concluent quelques mots sur le mur avant de nous laisser pénétrer plus avant dans ce qui constitue l’exposition. Cet impératif d’entrée est clair et donne à mon sens le ton à l’ensemble : « Prendre soin de moi » et non « prendre soin de soi », variante dont la portée éthique aurait peut-être ouvert un dialogue moins narcissique que cet exercice public où 107 diverses spécialistes sont convoquées pour « prendre soin », chacun leur tour, de Sophie Calle.
Puisque voilà le dispositif : de cette impossible réception, on fait un pas de plus : on demande à d’autres de la recevoir pour soi, de la « déchiffrer » dans une langue qui n’est pas la nôtre, en la transformant en une matière symbolique qui donnera peut-être enfin prise à la destinataire. C’est alors que la lettre se transforme en mots-croisés, en document juridique, en matériel publicitaire, etc., et c’est parti : droite ligne vers un dérapage qui m’apparaît sans ampleur.
Bien sûr, il ne faut pas que chialer, bien sûr une telle entreprise a aussi droit à sa part du gâteau. Bien sûr, elle est représentative de pratiques dont le déploiement s’effectue à partir de traces quotidiennes, personnelles, où le geste de l’artiste, donnant une structure intentionnelle à une forme quasi-banale (bien qu’il soit humiliant pour l’auteur de la lettre « analysée » d’y référer ainsi, puisque semble-t-il qu’il se présente comme un « écrivain » malgré l’alambiquement généralisé qui se dégage de la lettre) construit une « œuvre ». Mais encore, je ne suis pas totalement convaincu. Tout geste implique des choix, et le geste artistique fait tout sauf exception à la règle : même le refus du « choix » (le refus de faire une lecture de la lettre soi-même, de demander à l’autre d’en dégager pour soi une lecture digérable) constitue une prise de position qui, plutôt que de mettre en résonance un aspect fondateur du geste artistique, me semble tourner bien vite au ridicule, à la caricature. Mais qu’on ne m’entende pas de travers : j’aime bien rire, et je suis toujours le premier à lire du comique partout où l’on s’y attend le moins. Peut-être trop. Enfin, c’est ce qu’on m’a fait sentir : ce n’est pas l’occasion de rire, mais d’aider son prochain.
Certes, le refus du « choix » représente une prise de position minimale (« ne pas faire de choix »). Dès que l’« irrecevabilité » de la missive est postulée, voilà tremplin parfait pour le déploiement de tout un jeu de relativisation qui, bien que comique, cocasse, amusant, etc., me semble paradoxalement sans grande perspective. On me demandera peut-être pourquoi il devrait y avoir de la perspective, de l’ampleur, du mouvement, de vastes bouleversements. On me dira qu’il faut une place pour le lit douillet de la timidité. Et je n’aurai rien à redire tant j’ai la conviction qu’il y a une part d’humilité absolument essentielle au seuil même du geste créateur. Mais voilà, au lieu d’un exercice d’humilité il faut tout de même se demander s’il n’y a pas là un exercice d’humiliation un peu triste envers le grand « écrivain » que l’on s’entête à juger.
Juger, constamment, il n’y a que cela : lire quelques lignes, décontextualiser jusqu’au ridicule de manière à construire un objet symbolique qu’alors là on se sent en droit de juger parce que bien sûr on l’a construit. Toute une entreprise, bref, où par un détour indirect qui joue sur la multiplication des points de vue, la relativité de la lecture, on entend permettre à Sophie Calle de congédier à son tour l’autre imbécile par un jugement dont les fondements devraient pourtant lui empêcher de s’approprier ce dernier jugement puisqu’elles en sapent d’entrée de jeu la possibilité même. Enfin.
Passons. Sur le travail comique – presque dérisoire – de déplacement où l’on fait travailler un discours spécialisé sur un matériel inusité, jeu de déplacement bien sûr, de transgression de certaines contraintes liées à chacune des pratiques qui, bien sûr jette un éclairage particulier à la fois sur la spécialisation, sur chacune des disciplines, sur l’objet à l’étude, etc., mais qui n’est porté par aucune nécessité. Autre jeu sans doute sur l’hypercontextualisation de tout acte de communication, à quoi on réduit parfois la missive, tantôt l’analysant comme un document juridique, tantôt en la transformant en partition musicale, en mots-croisés ou encore en jouet pour animaux (le perroquet!). Tout cela est on ne peut plus ouvert, suivant la mode du jour repérée depuis belle lurette par Eco : mais la place du « spectateur », qu’est-elle en réalité? Doit-il faire le deuil à sa place? Que donne cette manifestation à réfléchir? De mon côté, les prises que j’y ai trouvé m’ont semblé d’une portée assez triste vu l’« événement » qu’on fait d’une exposition de ce type, dont pourtant le caractère systématique nous permet presque de faire le tour en moins de quinze minutes.
Bien sûr, il ne faut pas tout gober. Allez voir, aussi nombreux que vous êtes. Et revenez chialer de mon côté. Je voulais foutre un peu le bordel, sans trop savoir pourquoi ; peut-être parce que le caractère douillet d’une telle entreprise me convient peu — trop sympathique, peut-être? Je préférais le travail presque fantomatique que Sophie Calle effectuait avec diverses « traces » où l’ombre prenait forme d’une manière toute paradoxale (je pense entre autres à trois petits livres dont j’oublie le titre mais qu’on retrouve souvent en coffret « trilogique »). Il me semblait y avoir là un « travail sur la trace » singulier et intéressant, qui mettait à jour d’une manière tout à fait pertinente certaines conditions de la pensée, nous mettait sous les yeux un aspect inusité du fonctionnement de la mémoire ; bref, cela nous permettait de nommer quelque chose. Mais là – bien sûr, la multiplicité des lettres qui y sont présenté existent toutes d’une manière paradoxale au confluent de la trace envoyé par l’« écrivain » et de chacune des lectrices convoquées mais…
Et que dire de cette manie de se parler les uns les autre sur fond public…
(Détails culinaires: ça se passe chez DHC/Art, dans le Vieux-Port, au 451 rue St-Jean (bonne chance!), allez voir leur très-mal-fait site Web pour un peu plus d’infos si vous êtes courageux: http://www.dhc-art.org/)