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Jacobus X et Sade

Monday, January 25th, 2010

je rigole, ces jours-ci, en ouvrant le deuxième chapitre de mon projet sur l’histoire de la réception de Sade. j’ai bouclé le 19e siècle à l’automne, et suis entrain de travailler sur les surprenantes lignes qu’Apollinaire a consacré à l’écrivain maudit. ce faisant, j’ai dû reculer de quelques années pour faire un peu de généalogie, question de retracer dans le détail les sources du poète d’Alcools, et j’ai rouvert l’un des livres poussérieux sur Sade qui me fait le plus sourire : celui du Dr Jacobus X (non mais déjà le pseudonyme…) intitulé Le Marquis de Sade et son oeuvre devant la science médicale et la littérature moderne.

je vous préviens, il faut avoir le coeur solide pour entrer puisque, comme le précise l’« avis de l’éditeur » :

« Une gloire infâme auréole d’ombre le nom du Marquis de Sade. Juste rétribution d’une vie que l’on suppose toute entière vouée à l’apologie du crime, ce triste privilège lui est échu de figurer dans la langue pour résumer, en sa brièveté de monosyllabe la plus noire, la plus horrible des folies sexuelles1. »

mais pour ne pas perdre de temps, Jacobus X nous livre le punch après quelques pages de préface :

« Pour nous, après une étude très approfondie du Marquis de Sade et de son oeuvre, nous avons la conviction intime et nous n’hésitons pas à le déclarer ici, que cet homme était un dégénéré inverti et nous espérons le prouver au lecteur. Ce qui nous a surtout frappé dans le fatras chaotique des deux oeuvres (Justine et Juliette) qui lui ont donné sa triste réputation, c’est la connaissance complète de tous les vices, abus, perversions et crimes sexuels2. »

original, ce coquin de Jacobus, de nous apprendre ce que le siècle précédent n’a cessé de répéter. remarquez toutefois l’audace, en conclusion de la préface : « C’est un écrivain d’un genre tout particulier, mais c’est un écrivain3. » amen. la garantie littéraire affranchit le bon docteur de tout assujettissement moral, quel courage !

après des déboires biographiques de quelques centaines de pages, on arrive enfin à ma section préférée : « Conséquences de la lecture des romans sanguinaires de de Sade » :

« Je me contente de les signaler et de faire toucher du doigt au lecteur, que si ces ouvrages monstrueux tombent entre les mains d’un dégénéré inverti, ayant des goûts érotico-sanguinaires, chez un sadiste né, la lecture de cet ouvrage peut le conduire à des actes épouvantables pour peu qu’il en ait les moyens. C’est ce qui rend la publication de ces ouvrages si redoutables [sic] et l’on conçoit que n’importe quel pays ne puisse les laisser circuler à l’air, car ils constituent un danger public4. »

côté frileux qui fait bien rire, le bon Jacobus X prend aussi la précaution de séparer l’oeuvre de Sade en deux catégories bien étanches : « l’œuvre qu’on ne peut lire   et « l’œuvre qu’on peut lire ». la première, dans laquelle se rangent les grands romans, de La Nouvelle Justine à l’Histoire de Juliette en passant par La philosophie dans le boudoir (les Cent Vingt Journées de Sodome attendant toujours leur première publication à cette date), est, presque par définition, directement esquivée. le lecteur se satisfera de la promesse ouverte sur laquelle se clôt le livre : « C’est cette étude de l’œuvre qu’on ne peut pas lire, et de l’appréciation générale des ouvrages de de Sade au quadruple point de vue littéraire, social, philosophique et médical, qui fera l’objet d’un prochain travail5. »

bien sûr, docteur, bien sûr — et ainsi de mon analyse de ce livre que personne ne veut lire et mon appréciation générale de ce dernier écrit de la plume enlevante du Dr Jacobus X du quadruple point de vue  littéraire, social, philosophique et médical — comment vous sentez-vous ? — qui fera plutôt l’objet d’un prochain billet, comme on dit.

*

pour les impatients, allez consulter ce qui est « en vente  la même librairie » en attendant :

plus de Jacobus X!

  1. Dr Jacobus X, Le Marquis de Sade et son oeuvre devant la science médicale et la littérature moderne, Paris : Charles Carrington, 1901, p. I. []
  2. Ibid., p. XII. []
  3. Ibid., p. XIII. []
  4. Ibid., p. 225. []
  5. Ibid. p. 472. []

la vérité.

Wednesday, December 9th, 2009

Quel est-il en effet ce fantôme exécrable,

Ce jean-foutre de Dieu, cet être épouvantable,

Que l’insensé redoute et dont le sage rit,

Que rien ne peint aux sens, que nul ne peut comprendre,

Dont le culte sauvage en tous temps fit répandre

Plus de sang que la guerre ou Thémis en courroux

Ne purent en mille ans en verser parmi nous ?

J’ai beau l’analyser, ce gredin déifique,

J’ai beau l’étudier, mon oeil philosophique

Ne voit dans ce motif de vos religions

Qu’un assemblage impur de contradictions

Qui cède à l’examen sitôt qu’on l’envisage,

Qu’on insulte à plaisir, qu’on brave, qu’on outrage,

Produit par la frayeur, enfanté par l’espoir,

Que jamais notre esprit ne saurait concevoir,

Devenant tour à tour, aux mains de qui l’érige,

Un objet de terreur, de joie ou de vertige

Que l’adroit imposteur qui l’annonce aux humains

Fait régner comme il veut sur nos tristes destins,

Qu’il peint tantôt méchant tantôt débonnaire,

Tantôt nous massacrant, ou nous servant de père,

En lui prêtant toujours, d’après ses passions,

Ses moeurs, son caractère et ses opinions :

Ou la main qui pardonne ou celle qui nous perce.

Le voilà, ce sot Dieu dont le prêtre nous berce1.

*

Sinon, mes projets avancent bien, je vous rassure, bien qu’ici ne soit pas un espace adéquat pour m’expliquer plus longuement — je ne suis pas aussi muet que cette page le donne à penser. Je manque toutefois de discipline dans le partage… Plusieurs bons livres m’ont aussi tombé sous les yeux depuis : et vous, que lisez-vous ?

  1. D.A.F. de Sade, La vérité, 1787. []

10 lignes!

Wednesday, September 10th, 2008

eh, j’ai échoué. il me fallait faire dans la concision et présenter mon projet sur Sade en une dizaine de lignes…

La figure du Marquis de Sade occupe une place privilégiée dans les lettres françaises. Écrivain controversé s’il en est, on a longtemps réservé ses livres à l’« enfer des bibliothèques ». La publication relativement récente de ses œuvres — des éditions clandestines du début du 20e siècle jusqu’à son entrée dans la prestigieuse collection « Bibliothèque de la Pléiade » en 1989 — fait figure de contre-pied face à une condamnation qui semblait sans appel. Cela dit, la quantité d’encre qu’a fait couler D.A.F. de Sade depuis deux siècles est vertigineuse ; sa figure est d’autant plus complexe que la fascination qu’il exerce est très grande, et qu’on a inextricablement mêlé anecdotes sur sa vie et son emprisonnement à ce que son œuvre et sa pensée ont de proprement scandaleux, construisant ainsi une figure proche du mythe, où le territoire de la vérité s’avère difficile à circonscrire. Mais si cette œuvre fait beaucoup de bruit pendant le 19e siècle, il faudra attendre le 20e pour assister aux premiers balbutiements d’une véritable « critique sadienne ». À la suite d’Apollinaire, qui lance le bal en 1909 en prédisant, dans son « Portrait de Sade », que « cet homme qui parut ne compter pour rien durant tout le dix-neuvième siècle, pourrait bien dominer le vingtième », les surréalistes liront dans l’œuvre du Marquis le fondement de leur révolte. C’est dans ce terreau fertile que se compose au fil du 20e siècle la figure de Sade que nous entendons déconstruire, puisqu’elle nous apparaît un carrefour important où se croisent des œuvres et des obsessions : celles des surréalistes, de Georges Bataille, Maurice Blanchot, Pierre Klossowski, Annie Le Brun et Michel Surya, qui retiendront plus particulièrement notre attention. Il s’agira alors de voir ce qui fait de la figure une modalité singulière du discours critique : agissant d’une part comme point de pivot à travers lequel dialoguent traces et palimpsestes (la vie, l’œuvre, etc.), la figure sert d’autre part de tremplin permettant à chacun de ces écrivains de substituer leurs propres obsessions à celles de Sade. Il s’agira en ce sens de faire une « critique de la critique » en gardant à l’esprit l’intuition suivante : autour du discours sur Sade se sont cristallisés des thèmes qui ont animés de manière déterminante la critique française au 20e siècle — l’axe « transgression et modernité » nous servira de fil conducteur alors que nous tenterons de cerner cet instant où la figure devient « productive ».

réaction sadienne.

Wednesday, September 10th, 2008

aux conseils de bienséance prodigués par sa femme :

« Il ne faut dire de méchancetés de personne, si tu en dépends1 »

le marquis emprisonné ne sait pas se tenir :

« Tu t’es trompée sans doute dans ta lettre. C’est à La Jeunesse que tu as cru parler avec ta phrase de dépendance. Et ce style-là va mieux à ton laquais qu’à ton mari! Je ne dépends que du roi, ne connais de maître que le roi, suis prêt à lui donner mille vies et mille fois mon sang, s’il les veut, mais au-dessous de lui, je ne connais aucune dépendance, parce qu’entre lui, ses princes et moi, je ne vois que des inférieurs, et que je ne dois rien à mes inférieurs. Je vous conseille de changer votre style esclave et rampant. Si le malheur vous a avilie, tant pis pour votre âme; ne l’affichez pas au moins, car ça ne vous ferait pas honneur. Si La Jeunesse a dit du mal de ceux dont il dépend, il a tort. Mais si le marquis de Sade, par quelques sarcasmes aussi mérités que vifs, a fait sentir à la troupe de gueux qui le vexe sa bêtise et son infériorité, il a raison. Je l’en estime2 »

  1. Mme de Sade, Lettre du 6 mai 1782 []
  2. D.A.F. de Sade, Lettre du 10 mai 1782 []

questions d’urine.

Thursday, September 4th, 2008

« Je fais comme le dogue, et quand je vois toute cette meute de roquets et de doguines aboyer après moi, je lève la jambe et je leur pisse dessus1. »

  1. D.A.F. de Sade, Lettre du 4 octobre 1779. []

le premier emprisonnement du marquis de Sade…

Sunday, August 24th, 2008

il ne faut pas se mentir: l’été achève. et de même, l’université recommence – ainsi que le travail autour de mon projet sur Sade. à l’heure qu’il est, il s’agit de mon côté de me remettre un peu dans le bain. pour ce faire, plutôt que de me lancer les oeuvres complète de Bataille ou encore du marquis lui-même, j’ai opté pour la lecture d’un ouvrage sur lequel j’ai surprenamment mis la main récemment: le premier tome de Sade vivant, une biographie du marquis rédigée dans les années 1980 par Jean-Jacques Pauvert (qui est, pour le dire brièvement, le premier a avoir édité systématiquement les oeuvres de Sade au sortir de la deuxième guerre mondiale, et a été poursuivi en le faisant). je pourrais divaguer assez longuement sur ce livre et son auteur, mais je ne le ferai pas – du moins, pas aujourd’hui.

ce que j’entends faire, plutôt, c’est présenter un document qui m’apparaît tout à fait croustillant, et que Pauvert reproduit presque intégralement dans son livre: la déposition de Jeanne Testard, faite le 19 octobre 1763, après une brève rencontre avec le marquis – qui sera emprisonné pour la première fois après cette rencontre. pour l’instant, je ne crois pas nécessaire de contextualiser plus avant cette condamnation dans la vie de Donatien, mais disons simplement qu’elle surprend un peu le reste de la famille et de la belle-famille: Sade a alors 22 ans, et vient à peine de se marier.

« L’an mille sept cent soixante-trois le mercredi 19 octobre, six heures du soir, en l’hôtel et par-devant nous Hubert Mutel avocat en parlement, Conseiller du Roy, Commissaire au Châtelet de Paris, est comparue Jeanne Testard, ouvrière en éventails et cependant faisant quelquefois des parties, demeurante rue de Montmartre près de celle de Cléry, paroisse Saint-Eustache, accompagnée du S. Jean-Baptiste Zullot, commis du S. Louis Marais, Inspecteur de police, laquelle, après serment fait par elle de dire vérité, nous a déclaré qu’il y a environ trois semaines qu’elle a fait la connaissance de la nommée Du Rameau, femme du monde alors logée en chambre garnie rue du Faubourg-Saint-Honoré et logée depuis quinze jours susdite rue de Montmartre au café de Montmartre; que le jour d’hier à huit heures du soir, lad. Du Rameau a envoyé chercher la comparante qui s’est rendue chez elle sur-le-champ, et lad. Du Rameau lui a proposé de faire une partie qui lui procurerait deux louis d’or de 24 liv.; ce que la comparante ayant accepté, elle l’a mise entre les mains d’un particulier inconnu à la comparante, âgé d’environ 22 ans, de taille environ cinq pieds trois pouces, portant des cheveux châtain clair en bourse, ayant le teint blanc et un peu piqué de petite vérole, vêtu surtout de drap bleu avec collet et parements rouges à boutons d’argent, lequel particulier a fait monter la comparante dans un carrosse de place qui l’attendait à la porte et dans lequel était le domestique dud. Particulier, lequel domestique elle a appris depuis se nommer Lagrange, et elle a été conduite à l’extrémité du faubourg Saint-Marceau près de la rue Mouffetard dans une petite maison à porte cochère peinte en jaune, avec chardons de fer au-dessus; qu’étant arrivés il l’a fait monter dans une chambre au premier étage, et après avoir fait descendre au rez-de-chaussée son domestique qui l’avait suivi, il a fermé la porte de lad. Chambre à clé et aux verrous; et étant resté seul avec la comparante, il lui a d’abord demandé si elle avait de la religion, et si elle croyait en Dieu, en Jésus-Christ et en la Vierge; à quoi elle a fait réponse qu’elle y croyait, et qu’elle suivait autant qu’elle le pouvait la religion chrétienne dans laquelle elle avait été élevée. À quoi le particulier a répliqué par des injures et des blasphèmes horribles, en disant qu’il n’y avait point de Dieu, qu’il en avait fait l’épreuve, qu’il s’était manualisé jusqu’à pollution dans un calice qu’il avait eu pendant deux heures à sa disposition dans une chapelle, que J.-C. était un J… f… et la Vierge une B… Il a ajouté qu’il avait eu commerce avec une fille avec laquelle il avait été communier, qu’il avait pris les deux hosties, les avait mises dans la partie de cette fille, et qu’il l’avait vue charnellement, en disant : Si tu es Dieu, venge-toi; [...]1 »

deux détails, enfin: d’abord, la citation étant un peu longue, j’ai coupé avant la fin, mais j’ai préféré conserver les marques de l’appareil administratif que porte le début du texte; ensuite, il faut garder en tête que cette histoire a eu lieu il y a plus de deux siècles: l’incertitude pèse. je ne reproduirai pas ici l’argumentaire que Pauvert déploie afin de justifier le fait qu’il s’agit bien de Sade dont on parle dans cette déclaration, mais je résumerai simplement: j’y crois aussi.

allez le lire, si vous arrivez à le trouver.

  1. Jean-Jacques Pauvert, Sade Vivant, tome 1: Une innocence sauvage (1740-1777), Paris: Robert Laffont, 1986, p. 114-115 []