figures de Sade
La figure du marquis de Sade occupe une place privilégiée dans les lettres françaises. Écrivain controversé s’il en est, on a longtemps réservé ses livres à l’« enfer des bibliothèques », tout en les considérant à la fois comme produits d’un libertinage démentiel et symptômes d’une pathologie à laquelle Sade, bien malgré lui, a laissé son nom : le « sadisme ». La publication relativement récente de ses œuvres — des éditions clandestines du XIXe siècle à son entrée dans la prestigieuse collection de la Bibliothèque de la Pléiade en 1990 — semble prendre à rebours une condamnation qui paraissait sans appel. Malgré cette rareté du texte, la quantité d’encre qu’a fait couler D.A.F. de Sade depuis deux siècles est vertigineuse ; sa figure est d’autant plus complexe que la fascination qu’il exerce est très grande, et qu’on a inextricablement mêlé anecdotes sur sa vie à ce que son œuvre et sa pensée ont de proprement scandaleux, construisant ainsi une figure proche du mythe, où le territoire de la vérité s’avère difficile à circonscrire.
C’est toute la complexité de cette histoire que la figure de Sade incarne déjà à l’aube du XXe siècle, dans le contexte de crise sociale et culturelle où se déploient les avant-gardes. En 1909, Apollinaire annonce à propos du marquis que « cet homme qui parut ne compter pour rien durant tout le XIXe siècle, pourrait bien dominer le XXe ». Quelques années plus tard, on voit en effet la silhouette de Sade se profiler dans plusieurs revues, tracts et manifestes surréalistes. Georges Bataille critique vivement cette réappropriation, qui apparaît dès lors comme l’un des enjeux majeurs de la polémique qui l’oppose aux surréalistes autour des années 1925-1930. Dans la décennie suivante, on peut observer la figure de Sade dans le sillage du groupe Contre-Attaque en 1935 (qui rassemble entre autres Bataille et Breton), dans Acéphale (1936-1939), revue mise sur pieds par Bataille, Pierre Klossowski et André Masson, et dans le Collège de Sociologie (1937-1939), animé par Bataille et auquel Klossowski et bien d’autres participent. Enfin, après la guerre, en 1947-1948, on assiste à la publication de quelques ouvrages importants consacrés au « divin marquis » : notamment Sade mon prochain de Klossowski, ainsi qu’un recueil de « morceaux choisis » de Sade accompagnés d’informations biographiques précises publiés par Gilbert Lely.
S’inspirant à la fois des travaux en esthétique de la réception et des théories de la lecture (Jauss, Iser, Fish, Charles), ainsi que de la notion de figure (Auerbach, Gervais), ce mémoire s’intéresse, à une certaine tradition interprétative de l’œuvre sadienne. Cette tradition compose un ensemble à plusieurs voix dont il s’agit de recomposer les accords et les désaccords, expliciter les polémiques et les rapports de force, de même que les communautés qui s’y forment et s’y dissolvent. Dans une perspective mnémohistorique, ce mémoire procède donc à une « critique de la critique » en retraçant les grands moments de la période dite de la « dialectisation » de la réception de l’œuvre de Sade — celle qui fait suite à la « médicalisation » et qui précède sa « textualisation », selon les catégories mises de l’avant par Michel Delon. En ce sens, mon mémoire se propose, dans l’esprit de ce que Nathalie Heinich nomme « anthropologie de l’admiration », de mesurer ce que l’on pourrait appeler l’« effet Sade » dans la première moitié du XXe siècle français : la glorification souterraine dont la figure sadienne a été l’objet qui amène ceux qui veulent s’en prendre à un certain ordre du monde à chercher sous son « envergure contradictoire » (Annie Le Brun) un terreau fertile pour ancrer leurs révoltes. Autrement dit, il s’agit de circonscrire les réseaux de sens qui se sont cristallisés à certains moments sur la figure de Sade afin d’en évaluer les enjeux et de cerner comment et pourquoi, après que le sceau de l’interdit ait pesé aussi longtemps sur l’œuvre sadienne, elle est devenue l’une des références majeures de la critique française du dernier siècle.
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Note du 13 novembre 2009 : je posterai une version un peu moins abrégée bientôt…
