Jacobus X et Sade

je rigole, ces jours-ci, en ouvrant le deuxième chapitre de mon projet sur l’histoire de la réception de Sade. j’ai bouclé le 19e siècle à l’automne, et suis entrain de travailler sur les surprenantes lignes qu’Apollinaire a consacré à l’écrivain maudit. ce faisant, j’ai dû reculer de quelques années pour faire un peu de généalogie, question de retracer dans le détail les sources du poète d’Alcools, et j’ai rouvert l’un des livres poussérieux sur Sade qui me fait le plus sourire : celui du Dr Jacobus X (non mais déjà le pseudonyme…) intitulé Le Marquis de Sade et son oeuvre devant la science médicale et la littérature moderne.

je vous préviens, il faut avoir le coeur solide pour entrer puisque, comme le précise l’« avis de l’éditeur » :

« Une gloire infâme auréole d’ombre le nom du Marquis de Sade. Juste rétribution d’une vie que l’on suppose toute entière vouée à l’apologie du crime, ce triste privilège lui est échu de figurer dans la langue pour résumer, en sa brièveté de monosyllabe la plus noire, la plus horrible des folies sexuelles1. »

mais pour ne pas perdre de temps, Jacobus X nous livre le punch après quelques pages de préface :

« Pour nous, après une étude très approfondie du Marquis de Sade et de son oeuvre, nous avons la conviction intime et nous n’hésitons pas à le déclarer ici, que cet homme était un dégénéré inverti et nous espérons le prouver au lecteur. Ce qui nous a surtout frappé dans le fatras chaotique des deux oeuvres (Justine et Juliette) qui lui ont donné sa triste réputation, c’est la connaissance complète de tous les vices, abus, perversions et crimes sexuels2. »

original, ce coquin de Jacobus, de nous apprendre ce que le siècle précédent n’a cessé de répéter. remarquez toutefois l’audace, en conclusion de la préface : « C’est un écrivain d’un genre tout particulier, mais c’est un écrivain3. » amen. la garantie littéraire affranchit le bon docteur de tout assujettissement moral, quel courage !

après des déboires biographiques de quelques centaines de pages, on arrive enfin à ma section préférée : « Conséquences de la lecture des romans sanguinaires de de Sade » :

« Je me contente de les signaler et de faire toucher du doigt au lecteur, que si ces ouvrages monstrueux tombent entre les mains d’un dégénéré inverti, ayant des goûts érotico-sanguinaires, chez un sadiste né, la lecture de cet ouvrage peut le conduire à des actes épouvantables pour peu qu’il en ait les moyens. C’est ce qui rend la publication de ces ouvrages si redoutables [sic] et l’on conçoit que n’importe quel pays ne puisse les laisser circuler à l’air, car ils constituent un danger public4. »

côté frileux qui fait bien rire, le bon Jacobus X prend aussi la précaution de séparer l’oeuvre de Sade en deux catégories bien étanches : « l’œuvre qu’on ne peut lire   et « l’œuvre qu’on peut lire ». la première, dans laquelle se rangent les grands romans, de La Nouvelle Justine à l’Histoire de Juliette en passant par La philosophie dans le boudoir (les Cent Vingt Journées de Sodome attendant toujours leur première publication à cette date), est, presque par définition, directement esquivée. le lecteur se satisfera de la promesse ouverte sur laquelle se clôt le livre : « C’est cette étude de l’œuvre qu’on ne peut pas lire, et de l’appréciation générale des ouvrages de de Sade au quadruple point de vue littéraire, social, philosophique et médical, qui fera l’objet d’un prochain travail5. »

bien sûr, docteur, bien sûr — et ainsi de mon analyse de ce livre que personne ne veut lire et mon appréciation générale de ce dernier écrit de la plume enlevante du Dr Jacobus X du quadruple point de vue  littéraire, social, philosophique et médical — comment vous sentez-vous ? — qui fera plutôt l’objet d’un prochain billet, comme on dit.

*

pour les impatients, allez consulter ce qui est « en vente  la même librairie » en attendant :

plus de Jacobus X!

  1. Dr Jacobus X, Le Marquis de Sade et son oeuvre devant la science médicale et la littérature moderne, Paris : Charles Carrington, 1901, p. I. []
  2. Ibid., p. XII. []
  3. Ibid., p. XIII. []
  4. Ibid., p. 225. []
  5. Ibid. p. 472. []

Tags: D.A.F. de Sade, esthétique de la réception, figures de Sade, Jacobus X, projets

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