zotero!

December 23rd, 2009

après avoir passé le mois dernier à errer, de bibliothèque en bibliothèque, afin de rassembler à peu près toutes les publications, éditions, préfaces, textes sur et autour de Sade pendant la première moitié du XXe siècle français, je me suis posé deux ou trois questions quant à la gestion de toute cette masse de documents.

ce qui m’a amené à faire une découverte fantastique à propos de laquelle mon enthousiasme déborde jusqu’ici : zotero! ça sera sans doute bientôt un outil indispensable pour quiconque travaille avec des livres, du texte, et doit gérer les sources de l’information qu’il rassemble et repartage à sa façon.

c’est un module Firefox qui, à travers une interface intégrée de manière transparente à votre navigateur, permet de gérer des banques de données de documents — des bibliographies, bref. le plus fantastique dans l’histoire, c’est qu’en plus d’être gratuit, zotero permet, à partir de l’ouverture d’un compte sur leur serveur, de synchroniser votre « bibliothèque » depuis n’importe quel ordinateur connecté à Internet… par le passé, j’ai essayé Endnote et quelques trucs du genre, mais c’est souvent très pesant, difficile à manoeuvrer et peu pratique pour le partage et la collaboration. et zotero permet aussi d’exporter où et comme bon vous semble les références de votre choix (c’est-à-dire qu’il compose vos notes de bas de pages et bibliographies, à même Word et compagnie, à votre place).

à partir d’un compte zotero, vous pouvez, en plus de vous faire un superbe profil — voyez le mien ici —, créer des « groupes » afin de collaborer avec d’autres personnes autour d’un même projet, d’une même base de références. splendide, bien sûr, pour les groupes de recherche, mais aussi — et c’est ce que je me propose d’essayer — pour permettre la centralisation de certaines informations. bien concrètement, par exemple, j’ai lancé un groupe du nom de « Lectures de Sade » (en hommage au livre de Françoise Laugaa-Traut dont j’admire le format pour plusieurs raisons) et j’entends, bien que ça n’intéresse évidemment qu’une poignée de personnes, y rendre disponible le résultat de mes recherches : une bibliographie exhaustive d’à peu près tous les textes sur le charmant marquis de Sade.

ça fonctionne un peu sur le modèle Twitter  — mon profil Twitter est d’ailleurs par là —, où vous pouvez « suivre » les gens, les groupes qui vous intéressent, et où d’autres peuvent aussi « suivre » vos aventures virtuelles, sans que cela ne vous lie ensemble comme deux boulets à la manière détestable du modèle Facebook, par exemple. vous pouvez donc joyeusement vous inscrire au groupe « Lectures de Sade », et « suivre » tout ça via mon profil zotero.

je n’en suis pas rendu là, mais on peut aussi via le profil zotero partager beaucoup d’informations du type curriculum vitae, et, à moins qu’un compétiteur n’écrase bientôt zotero, je ne serais pas surpris de voir, d’ici quelques mois ou années, tous les universitaires et académiciens se lier via zotero comme d’autres échangent leurs cartes d’affaires.

je pourrais en dire encore long, puisque, bon, concrètement, j’ai esquivé plusieurs détails du fonctionnement de zotero — alors deux mots de plus. d’abord, c’est assez simple de nourrir votre bibliothèque : une fois le module installé, chaque fois que vous vous trouvez sur une page web qui présente une notice de livre (bibliothèques, amazon, whatever…), un petit icone apparaîtra au bout de la barre d’adresse et d’un clic la référence complète basculera dans votre bibliothèque. c’est assez fort. quant au deuxième mot, il concerne la possibilité qu’offre zotero d’ajouter des notes sur les références — par exemple, vous avez sélectionné quelques citations que vous désirez commenter : notez le via zotero, qui gardera liés et la référence, et les notes ajoutées, et le ou les fichiers que vous aurez cru bon de lier à l’ensemble.  quel outil fantastique, eh.

mais bon, là-dessus, allez donc voir le vidéo sur la page d’accueil de leur site, par là : zotero.org.

la vérité.

December 9th, 2009

Quel est-il en effet ce fantôme exécrable,

Ce jean-foutre de Dieu, cet être épouvantable,

Que l’insensé redoute et dont le sage rit,

Que rien ne peint aux sens, que nul ne peut comprendre,

Dont le culte sauvage en tous temps fit répandre

Plus de sang que la guerre ou Thémis en courroux

Ne purent en mille ans en verser parmi nous ?

J’ai beau l’analyser, ce gredin déifique,

J’ai beau l’étudier, mon oeil philosophique

Ne voit dans ce motif de vos religions

Qu’un assemblage impur de contradictions

Qui cède à l’examen sitôt qu’on l’envisage,

Qu’on insulte à plaisir, qu’on brave, qu’on outrage,

Produit par la frayeur, enfanté par l’espoir,

Que jamais notre esprit ne saurait concevoir,

Devenant tour à tour, aux mains de qui l’érige,

Un objet de terreur, de joie ou de vertige

Que l’adroit imposteur qui l’annonce aux humains

Fait régner comme il veut sur nos tristes destins,

Qu’il peint tantôt méchant tantôt débonnaire,

Tantôt nous massacrant, ou nous servant de père,

En lui prêtant toujours, d’après ses passions,

Ses moeurs, son caractère et ses opinions :

Ou la main qui pardonne ou celle qui nous perce.

Le voilà, ce sot Dieu dont le prêtre nous berce1.

*

Sinon, mes projets avancent bien, je vous rassure, bien qu’ici ne soit pas un espace adéquat pour m’expliquer plus longuement — je ne suis pas aussi muet que cette page le donne à penser. Je manque toutefois de discipline dans le partage… Plusieurs bons livres m’ont aussi tombé sous les yeux depuis : et vous, que lisez-vous ?

  1. D.A.F. de Sade, La vérité, 1787. []

du sens.

November 20th, 2009

« Il faut en finir avec l’idée que le sens serait explicatif. L’explication n’est bonne qu’à domestiquer ce qui nous entoure. Le sens ne saurait être le complice de cette appropriation généralisée qui transforme la réalité en nomenclature : il est vivacité, non pas fixation ; il transforme et matérialise. À quoi mène cette transformation ? Elle est infinie, c’est-à-dire interminable1. »

  1. Bernard Noël, Magritte, Paris  : Flammarion, 1976, p. 40. []

trois gouttes de sang…

November 13th, 2009

« Trois gouttes de sang tombèrent l’une après l’autre dans la mousse blanche du bain1. »

*

Je viens de refermer Les Bienveillantes… Il n’y a pas assez de place ici pour résumer ni le livre, ni les polémiques dont il a fait l’objet. On le sait : il s’agit d’une vaste fresque historique de l’invasion de l’Europe et de l’extermination des Juifs sous l’Allemagne nazie. Au centre, un bureaucrate, juriste à vrai dire, espèce de point centripète qui rassemble tous les bouleversements de la guerre dans les rouages de laquelle il est à peu près coincé — ce qui fait de ce livre un roman historique pétri de divagations oedipiennes un peu sordides et caricaturales par moments…

La critique l’a amplement souligné : le pauvre Max Aue, qui fait ici figure de bourreau nazi, n’aime pas sa maman, à qui il reproche la disparition de son père, et plus encore son deuxième mariage… Il aurait voulu être une femme et va ainsi jusqu’au bout de son complexe, je vous l’assure, tuant sa petite maman et son copain, pour pouvoir continuer à idéaliser son père pour qui il éprouve une admiration sans bornes. Quant à sa soeur, son seul amour féminin, il en a été séparé à l’aube de l’adolescence, alors qu’ils cueillaient ensemble les fruits qui leur étaient interdits. Bref, des délires « papa-maman » traversent le livre de manière importante… Ça donne parfois de beaux passages, mais souvent les figures travaillées semblent tourner à vide avant de prendre complètement forme.

La fin est étrange, d’ailleurs… On a l’impression que la guerre s’essouffle aussi — ou que le roman s’essouffle à parler de la guerre. Les Russes déchirent à nouveau l’Europe pour la libérer du joug allemand, mais les échos du front sont lointains et la guerre se dissout dans les perturbations du roman familial du pauvre Max Aue, qui va se réfugier chez sa soeur en son absence et en profite pour délirer en long et en large avec son pistolet, des caleçons de femme et ses propres excréments…

Mais le lecteur dans tout ça ? S’en soucie-t-on dans ces gigantesques délires narcissico-machin-truc ? On retrouve disséminées au fil du livre toutes sortes d’adresses au lecteur, pris à témoin, parfois bien placées, parfois qui tombent un peu à plat. Le livre s’ouvre là-dessus d’ailleurs : « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir2 », selon une formule qui rend bien compte des tensions d’identification face au narrateur autour desquelles se déploie le récit. Un premier chapitre, solide d’ailleurs, où les mécanismes de gestion des responsabilités collectives et individuelles dans des cas de crimes d’État sont bien explicités à travers un survol express des données historiques et des positions philosophiques connues autour de la Shoah. Or ce type de réflexion, qui m’a séduit au départ, se perd souvent par la suite dans un torrent de détails bureaucratiques qui gagneraient parfois à être épurés.

Ces jeux avec le lecteur sèment des doutes, imposent un relativisme qui frôle parfois le mauvais goût — mais dans l’ensemble ça m’a bien fait sourire. Dans le premier chapitre encore, l’auteur multiplie les insinuations :

« Encore une fois, soyons clairs : je ne cherche pas à dire que je ne suis pas coupable de tel ou tel fait. Je suis coupable, vous ne l’êtes pas, c’est bien. Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait aussi3. »

Pour ceux qui douteraient encore, il conclut le premier chapitre en force :

« Vous ne pouvez jamais dire : je ne tuerai point, c’est impossible, tout au plus pouvez-vous dire : J’espère ne point tuer. Moi aussi je l’espérais, moi aussi je voulais vivre une vie bonne et utile, être un homme parmi les hommes, égal aux autres, moi aussi je voulais apporter ma pierre à l’oeuvre commune. Mais mon espérance a été déçue, et l’on s’est servi de ma sincérité pour accomplir une oeuvre qui s’est révélée mauvaise et malsaine, et j’ai passé les sombres bords, et tout ce mal ne pourra être réparé, jamais. Les mots non plus ne servent à rien, ils disparaissent comme de l’eau dans le sable, et ce sable emplit ma bouche. Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous dis que je suis comme vous4 ! »

Mais, 1300 pages plus loin, ces adresses au lecteur font, je le disais, sourire, par exemple lorsqu’elles soulignent avec ironie la longueur du récit : « Vous devez penser : Ah, cette histoire est enfin finie. Mais non, elle continue encore5. » Et, en effet, le livre est foutrement long… Trop ? Je ne sais pas — je vais y aller d’un prudent « peut-être », tout en soulignant ma curiosité à en lire une version abrégée et épurée…

Il y aurait beaucoup de « mais » à ajouter… La cohérence, la cohésion ne se fait pas toujours sentir : le personnage plein d’assurance qu’on trouve dans le premier chapitre semble parfois n’avoir plus rien en commun avec celui qu’on retrouve 1000 pages plus loin. Vous me direz : l’évolution, c’est bien. Mais il est distendu, éparpillé à travers trop de documents, trop d’histoires, trop de gens : on le perd parfois, et sa prise de parole donne l’impression de se dissoudre entre les lignes pour ne devenir qu’une parole sans support. Il y a bien évidemment un tas de scènes croustillants et de personnages — des nazis — célèbres : qu’on pense à Eichmann, par exemple, avec lequel Max Aue discute Kant autour d’un souper dansant après une bonne journée de gazage de Juifs. Les figures de Himmler, de Höss, de Speer par exemple reviennent souvent, et on retrouve aussi quelques éminences grises cachées derrière la machine de guerre allemande, dissimulées sous les médias et les strates bureaucratiques au long du livre, mais auxquels le narrateur a un accès privilégié. À le suivre, c’est un certain Dr Mandelbrod et son acolyte, Herr Leland, qui dictent les règles au Führer… Alors oui, bon, ça soulève un tas de questions que je vous laisserai vous poser de votre côté quant à la réécriture de l’Histoire, puisqu’à travers une documentation qui n’a rien de fictive, l’écrivain se glisse, ouvre des brêches, plante des personnages, des séquences qui n’ont jamais existé…

Cet aspect fait aussi malaise sur le plan de la crédibilité du personnage : évidemment, il est inventé. Littell le glisse un peu partout dans les archives et dans les faits réels : ça laisse souvent une impression étrange, comme s’il s’agissait d’un fantôme pas tout à fait incarné dans l’ensemble. Et le type est juriste, il fait des rapports, des réunions et compagnie : bref, tout se passe à peu près comme s’il était là mais n’avait aucune incidence sur quoi que ce soit, comme s’il était là sans l’être. Trop souvent, son travail, sa présence même, semblent abstraits, et il le souligne constamment, ce qui n’est pas sans gêner un lecteur qui souhaiterait peut-être plus de finesse, plus de force de la part de l’écrivain pour ancrer tout ça. Après tout, Littell ne dit-il pas quelque part, par la bouche de Max Aue, que savoir « insérer dans un récit cohérent [des vues solidement documentées] [...] est la première qualité de l’imaginaire historique6 » ?

Enfin, je peux bien me plaindre, mais dans l’ensemble « ça tient » quand même : malgré les reproches, il me faut bien avouer qu’il s’agit d’un sacré tour de force. On a tellement parlé de la Shoah, de la guerre, tellement polémiqué, accumulé et archivé d’informations et de « on-dit » qu’il est impossible de ne pas admirer jusqu’à un certain point le travail de Littell qui a rassemblé sous la couverture d’un livre un tas de documentation éparse, controversé, mais par dessus tout : en quantité absolument vertigineuse. Ça demeure une oeuvre monumentale, dont on ne fait pas le tour en quelques mots : je pourrais parler de  bien d’autres choses encore, mais…

*

Faut préciser toutefois, pour conclure, que sur le sujet je préfère tout de même vous diriger par exemple vers le livre de Yannick Haenel — dont j’ai déjà brièvement parlé à cause de son Cercle — qui vient de paraître sur Jan Karski. J’en reparlerai peut-être : c’est un livre d’une sobriété absolument fracassante. Sinon, pour les plus noirs, allez donc lire le dernier chef-d’oeuvre de William H. Gass, Le Tunnel.

  1. Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Paris : Gallimard, coll. « Folio », 2009 [2006], p. 1291. []
  2. Ibid., p. 13. []
  3. Ibid., p. 37. []
  4. Ibid. p. 43. []
  5. Ibid., p. 1303. []
  6. Ibid., p. 1121. []

vie & mort (II).

November 12th, 2009

« [...] mais il tenait bon. Et il tenait bon c’est peu dire : il dégageait souvent une assurance des plus limpides qui engageait la confiance de ceux qui l’entouraient — l’assurance de celui qui n’a rien à perdre et qui est prêt à tout, une assurance féroce, presque guerrière lorsqu’il s’emportait et voulait tout renverser, de toute nécessité tout renverser. C’est Charlie qui parle. Son sourire dans ces moments n’était qu’un appel d’air — il en était souvent obsédé.

Ce jour-là, d’ailleurs, dans son atelier, je me rappelle, après qu’il ait passé plus d’une heure à choisir méticuleusement les teintes pour garnir sa palette et fait seulement quelques traits sur une toile, il s’est agité. Il s’est agité et, pris de panique, s’est mis à ouvrir brutalement toutes les fenêtres, toutes les ouvertures. Il manoeuvrait fiévreusement mais consciencieusement. Même au bord de l’étouffement c’était le genre de type qui gardait contenance. Mais tantôt des dérangements mineurs, des événements, vous en conviendrez, somme toute banaux et relativement douillets — la sonnerie du téléphone par exemple —, le mettaient hors de lui. Évidemment, dans l’ensemble il dégageait une certaine instabilité, mais on ne pouvait pas savoir. On ne pouvait pas savoir où son instabilité allait le mener — on ne pouvait pas savoir qu’une telle instabilité était autre chose que nécessaire.

À cette époque déjà, et même encore aujourd’hui, malgré tout ce qui s’est passé et qui me sépare de ce que j’étais alors, je crois fermement que l’essentiel est lié à l’instable. Je ne dis pas que l’essentiel est instable — encore moins que l’essentiel est d’être instable —, mais je crois, et c’est Charlie aussi qui parle, que pour renouveler ce que veut dire être au monde il faut puiser dans l’incertitude, dans ce qui tremble sous nos pieds et résiste à l’appropriation. Vouloir — être, penser — est un verbe — le verbe même de la vie peut-être — pétri de défaillance. Je suis… peut-être. Peut-être plutôt ne suis-je au fond que l’envers d’une absence : une absence d’oubli — et je vis avec le spectre inlassable de ce qui a été, cela ne fait plus de doute. De ce qui a été mais aujourd’hui n’est plus. N’est plus rien sinon ce qu’il reste — sinon tout ce qu’il me reste.

Vous savez, [...] »

vie & mort.

November 2nd, 2009

car comment voulez-vous savoir si vous êtes vivants ou vous êtes morts — comment savoir si Charlie est mort et nous sommes vivants ; peut-être suis-je mort et Charlie vit encore peut-être ne suis-je rien que l’envers du spectre de Charlie peut-être Charlie n’est-il qu’un visage de la mort alias Charlis alias le mort n’est jamais aussi mort qu’on le croit

*

« On est dans un atelier — je ne sais pas à quelle époque. Ne me demandez pas en quelle année nous sommes. Ça sent la peinture. Un homme, au fond de la pièce, est affairé. Tantôt il brasse un pot de peinture, tantôt en lance un vide en direction d’un tas d’autres pots qui semblent vides aussi. Le choc produit un pincement métallique qui demeure en l’air plusieurs secondes après l’envoi. Ça se passe avant la rencontre de Mélusine. Je dis ça parce qu’après le tas de pots vides a disparu, avec d’autres déchets qui encombraient l’atelier. Mélusine, voyez-vous, n’aurait jamais toléré un tel désordre. Elle ne l’a jamais dit — c’était une femme pleine de caprices muets. L’homme — c’était Charlie, bien sûr — avait compris cela dès qu’il aperçût Mélusine. Il s’est alors adapté, transformé, métamorphosé en fonction de cette nouvelle lueur prête à éclairer sa nuit. Mais dans cette scène, dans ce que le souvenir porte aujourd’hui à mes lèvres, Charlie était seul — extrêmement seul. Sa solitude laissait des traces sur son corps : il était mal rasé, ça devait faire plusieurs jours qu’il n’avait pas mis un pied à l’extérieur.

Et son corps — maigre, assez longiligne : il était un peu plus grand que la moyenne, je crois, mais ce n’est pas ce qui frappait chez lui. Moi, il me laissait venir le visiter, lui tenir compagnie presque, en souvenir peut-être des quelques années où il m’avait enseigné le dessin, je ne sais trop. Son visage — ses yeux semblaient avides — paraissait tenir dans un étrange équilibre. Sous ses traits, d’une placidité extrêmement sérieuse, perlait constamment le désespoir le plus tremblant. Il semblait sans cesse sur le point de se décomposer — [...] »

la foudre, l’obscénité.

October 27th, 2009

« Accablé des tristesses glacées, des horreurs majestueuses de la vie ! À bout d’exaspération. Aujourd’hui je me trouve au bord de l’abîme. À la limite du pire, d’un bonheur intolérable. C’est au sommet d’une hauteur vertigineuse que je chante un alleluiah : le plus pur, le plus douloureux que tu puisses entendre.

La solitude du malheur est un halo, un vêtement de larmes dont tu pourras couvrir ta nudité de chienne.

Écoute-moi. Je te parle dans l’oreille à voix basse. Ne méconnais plus ma douceur. Va dans cette nuit pleine d’angoisse, nue, jusqu’au détour du sentier.

Entre tes doigts dans les replis humides. Il sera doux de sentir en toi l’âcreté, la viscosité du plaisir — l’odeur mouillée, l’odeur fade de chair heureuse. La volupté contracte une bouche avide de s’ouvrir à l’angoisse. Dans tes reins deux fois dénudés par le vent, tu sentiras ces cassures catillagineuses qui font glisser entre les cils le blanc des yeux.

Dans la solitude d’une forêt, loin de vêtements abandonnés, tu t’accroupiras doucement comme une louve.

La foudre à l’odeur fauve et les pluies d’orage sont les compagnons d’angoisse de l’obscénité.

Relève-toi et fuis : puérile, éperdue, riante à force de peur1. »

  1. Georges Bataille, L’alleluiah. Catéchisme de Dianus, Paris : Gallimard, coll. « L’imaginaire », 2005 [1944], p. 227-228. []

Mélusine Mélusine

October 17th, 2009

la nuit je sens tes mains câlines s’abîmer sur mon corps je sens la nuit respirer j’écoute un instant la pulsation et laisse battre en moi les reflets manquants de la lumière Mélusine où es-tu Mélusine le sommeil m’abandonne dès que je ferme l’œil je ne vois que du rouge je ne vois que la mort la mienne la tienne Mélusine qui es-tu donc pourquoi partir pourquoi rester pourquoi demeurer silencieux lorsque l’abomination recule devant soi Mélusine

le visage de Giacometti.

October 11th, 2009

« J’ai fait une fois, dis-je à Dagerman, un rêve étrange. Étrange en cela : je n’y étais pas moi. [Je m’expliquai :] J’étais bien le rêveur, et j’étais aussi celui dont je rêvais ; en même temps que je ne l’y étais pas si peu que ce soit. Je n’y étais pas moi, en même temps je n’y étais pas n’importe qui. J’y étais Giacometti et je sculptais. [Je m’expliquai encore, c’est-à-dire, je m’embrouillai déjà – je parlais vite, mon récit courait comme si je fuyais moi-même mon rêve :] Je ne me voyais pas moi, c’est-à-dire je ne voyais pas si j’étais Giacometti ou si je lui ressemblais, je ne voyais pas davantage si je me ressemblais quoique j’aie prétendue être Giacometti ; j’étais Giacometti et cela suffisait au rêve que je faisais pour qu’il se poursuive. [Je précisai :] Mon attention était extrême. Cependant, si extrême qu’elle ait été, elle ne se portait pas sur ce que je sculptais, dont je ne me souviens pas maintenant ni ne me souvenais dans mon rêve, dont je n’ai rien vu et dont je ne me souviens pas que le rêve m’ait rien montré ; il suffisait sans doute que je sois Giacometti, même en rêve, pour que ce que je sculptais ressemble à une sculpture de Giacometti. [Je parlais gaîment ; en même temps, je m’en rendais compte, mon récit était obscur ou absurde.] Si mon attention était extrême, elle l’était pour celui que je sculptais bien plutôt qu’à la forme que je sculptais. Je regardais donc éperdument ce visage. Je le regardais sans doute aussi éperdument qu’il ait jamais été donné à des yeux de regarder quelque visage que ce soit. Et je travaillais. Les yeux tantôt sur la forme du visage du modèle, tantôt sur la forme du visage qui en résultait. (Mais, c’est vrai, ce rêve ne me permettait pas que je reconnaisse ce visage.) Des heures auraient pu passer ainsi. Des heures ont sans doute passé ainsi. J’ai lu beaucoup des choses que Giacometti a écrites. Je veux dire par là : j’étais Giacometti aussi intimement qu’on peut l’être, quoique ç’ait été à sa place que je l’étais, quoique ç’ait été en rêve que je l’étais. Ceci cependant ne ressemblait pas exactement à ce que je savais de lui (pour l’avoir lu) : tout allait pour le mieux. Tout allait si bien que la forme que je cherchais à reproduire, il semble que c’est sans difficulté apparente que je la reproduisais. Au contraire même, je la reproduisais avec une habileté inhabituelle. Ou, pour parler plus précisément, je la reproduisais avec une réussite qu’il ne lui aurait lui-même que rarement été donné de connaître. Lui-même : Giacometti. [Je racontais par bonds, sans suite, me répétais.] Tout venait au cours de cette séance quand, et même le rêve n’allait pas sans me laisser là-dessus un sentiment précis, je savais qu’il n’était pas ordinaire que tout me vînt ainsi, que tout me fût donné ainsi, si facilement. Je sculptais, et le visage que j’avais sous les yeux passait entièrement dans mes mains. Ce qui était fuyant, je savais enfin comment le saisir. Ce qui était impondérable, comment le fixer. Ce qui était vivant, comment faire pour qu’il le soit deux fois. Je dis à Dagerman : j’étais heureux. Je n’étais pas moi, sans doute, ce que, même dans mon rêve je ne cessais pas de savoir. Je n’étais pas moi, mais j’étais heureux. [J’aurais dû dire : Giacometti était heureux.] Ineffablement heureux. Je travaillais et je ne savais pas qu’on pouvait travailler avec moins de peine ; je ne savais pas qu’on pouvait être plus sûr de ce qu’il faut faire. C’est-à-dire, je ne savais pas qu’on pouvait être plus convaincu de disposer des moyens de le pouvoir. Les rêves ont d’étranges fins parfois, dis-je à Dagerman. Et la fin que ce rêve me réservait était, entre toutes les fins possibles, l’une des plus incongrues ou l’une des plus cruelles. Quand j’eus fini, quand j’eus cette satisfaction d’en avoir fini avec la forme que j’avais voulu reproduire, je posai mes outils, j’essuyai posément mes mains, et je m‘approchai de mon modèle – auquel je n’avais pour ainsi dire pas cessé de parler durant toute la séance. Je m’approchai de lui et je lui dis : que j’avais fini, que tout était pour le mieux, que j’étais heureux même. Heureux que la forme que je venais de reproduire ne le trahît pas. En tout cas, qu’elle ne trahît pas trop la forme que je lui avais vue. Je dois l’ajouter, j’attendais de lui qu’il n’en soit pas moins heureux que moi. Or, il ne répondit pas. Il ne bougea pas plus qu’il n’avait bougé et, je m’en avisai alors, il ne parla pas plus qu’il n’avait parlé depuis longtemps. Je me suis alors réveillé en sueur, tremblant, tremblant terriblement. La vérité est que le modèle était mort durant la séance de pause, qu’il était mort sous mes yeux, et que je n’en avais rien vu. La vérité est que c’est après, après c’est-à-dire une fois seulement la séance terminée, que je me suis aperçu que la figure qui était apparue sous mes doigts était la figure de quelqu’un qui venait de disparaître sous mes yeux, et que personne ne verrait jamais plus. Et ce serait ce qu’il faudrait que je sache dorénavant, n’est-ce pas [j’interrogeai Dagerman] : qu’il n’y aurait plus de figure à pouvoir apparaître sous mes doigts qui ne doive pour cela disparaître. Comme s’il en avait été ainsi, dès lors : que sculpter ne cherche pas seulement à retenir quelque chose d’une figure qui devrait disparaître un jour, mais cherche à retenir ce qui avait déjà disparu (que sculpter ait été ce geste fait pour que disparaisse ce qu’il retenait)1. »

  1. Michel Surya, L’éternel retour, Paris : Éditions Lignes & Manifestes, 2006, p. 78-82. []

langues et langues.

October 3rd, 2009

un cours de Pierre Guyotat sur la langue française… eh, eh.