« Trois gouttes de sang tombèrent l’une après l’autre dans la mousse blanche du bain. »
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Je viens de refermer Les Bienveillantes… Il n’y a pas assez de place ici pour résumer ni le livre, ni les polémiques dont il a fait l’objet. On le sait : il s’agit d’une vaste fresque historique de l’invasion de l’Europe et de l’extermination des Juifs sous l’Allemagne nazie. Au centre, un bureaucrate, juriste à vrai dire, espèce de point centripète qui rassemble tous les bouleversements de la guerre dans les rouages de laquelle il est à peu près coincé — ce qui fait de ce livre un roman historique pétri de divagations oedipiennes un peu sordides et caricaturales par moments…
La critique l’a amplement souligné : le pauvre Max Aue, qui fait ici figure de bourreau nazi, n’aime pas sa maman, à qui il reproche la disparition de son père, et plus encore son deuxième mariage… Il aurait voulu être une femme et va ainsi jusqu’au bout de son complexe, je vous l’assure, tuant sa petite maman et son copain, pour pouvoir continuer à idéaliser son père pour qui il éprouve une admiration sans bornes. Quant à sa soeur, son seul amour féminin, il en a été séparé à l’aube de l’adolescence, alors qu’ils cueillaient ensemble les fruits qui leur étaient interdits. Bref, des délires « papa-maman » traversent le livre de manière importante… Ça donne parfois de beaux passages, mais souvent les figures travaillées semblent tourner à vide avant de prendre complètement forme.
La fin est étrange, d’ailleurs… On a l’impression que la guerre s’essouffle aussi — ou que le roman s’essouffle à parler de la guerre. Les Russes déchirent à nouveau l’Europe pour la libérer du joug allemand, mais les échos du front sont lointains et la guerre se dissout dans les perturbations du roman familial du pauvre Max Aue, qui va se réfugier chez sa soeur en son absence et en profite pour délirer en long et en large avec son pistolet, des caleçons de femme et ses propres excréments…
Mais le lecteur dans tout ça ? S’en soucie-t-on dans ces gigantesques délires narcissico-machin-truc ? On retrouve disséminées au fil du livre toutes sortes d’adresses au lecteur, pris à témoin, parfois bien placées, parfois qui tombent un peu à plat. Le livre s’ouvre là-dessus d’ailleurs : « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir », selon une formule qui rend bien compte des tensions d’identification face au narrateur autour desquelles se déploie le récit. Un premier chapitre, solide d’ailleurs, où les mécanismes de gestion des responsabilités collectives et individuelles dans des cas de crimes d’État sont bien explicités à travers un survol express des données historiques et des positions philosophiques connues autour de la Shoah. Or ce type de réflexion, qui m’a séduit au départ, se perd souvent par la suite dans un torrent de détails bureaucratiques qui gagneraient parfois à être épurés.
Ces jeux avec le lecteur sèment des doutes, imposent un relativisme qui frôle parfois le mauvais goût — mais dans l’ensemble ça m’a bien fait sourire. Dans le premier chapitre encore, l’auteur multiplie les insinuations :
« Encore une fois, soyons clairs : je ne cherche pas à dire que je ne suis pas coupable de tel ou tel fait. Je suis coupable, vous ne l’êtes pas, c’est bien. Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait aussi. »
Pour ceux qui douteraient encore, il conclut le premier chapitre en force :
« Vous ne pouvez jamais dire : je ne tuerai point, c’est impossible, tout au plus pouvez-vous dire : J’espère ne point tuer. Moi aussi je l’espérais, moi aussi je voulais vivre une vie bonne et utile, être un homme parmi les hommes, égal aux autres, moi aussi je voulais apporter ma pierre à l’oeuvre commune. Mais mon espérance a été déçue, et l’on s’est servi de ma sincérité pour accomplir une oeuvre qui s’est révélée mauvaise et malsaine, et j’ai passé les sombres bords, et tout ce mal ne pourra être réparé, jamais. Les mots non plus ne servent à rien, ils disparaissent comme de l’eau dans le sable, et ce sable emplit ma bouche. Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous dis que je suis comme vous ! »
Mais, 1300 pages plus loin, ces adresses au lecteur font, je le disais, sourire, par exemple lorsqu’elles soulignent avec ironie la longueur du récit : « Vous devez penser : Ah, cette histoire est enfin finie. Mais non, elle continue encore. » Et, en effet, le livre est foutrement long… Trop ? Je ne sais pas — je vais y aller d’un prudent « peut-être », tout en soulignant ma curiosité à en lire une version abrégée et épurée…
Il y aurait beaucoup de « mais » à ajouter… La cohérence, la cohésion ne se fait pas toujours sentir : le personnage plein d’assurance qu’on trouve dans le premier chapitre semble parfois n’avoir plus rien en commun avec celui qu’on retrouve 1000 pages plus loin. Vous me direz : l’évolution, c’est bien. Mais il est distendu, éparpillé à travers trop de documents, trop d’histoires, trop de gens : on le perd parfois, et sa prise de parole donne l’impression de se dissoudre entre les lignes pour ne devenir qu’une parole sans support. Il y a bien évidemment un tas de scènes croustillants et de personnages — des nazis — célèbres : qu’on pense à Eichmann, par exemple, avec lequel Max Aue discute Kant autour d’un souper dansant après une bonne journée de gazage de Juifs. Les figures de Himmler, de Höss, de Speer par exemple reviennent souvent, et on retrouve aussi quelques éminences grises cachées derrière la machine de guerre allemande, dissimulées sous les médias et les strates bureaucratiques au long du livre, mais auxquels le narrateur a un accès privilégié. À le suivre, c’est un certain Dr Mandelbrod et son acolyte, Herr Leland, qui dictent les règles au Führer… Alors oui, bon, ça soulève un tas de questions que je vous laisserai vous poser de votre côté quant à la réécriture de l’Histoire, puisqu’à travers une documentation qui n’a rien de fictive, l’écrivain se glisse, ouvre des brêches, plante des personnages, des séquences qui n’ont jamais existé…
Cet aspect fait aussi malaise sur le plan de la crédibilité du personnage : évidemment, il est inventé. Littell le glisse un peu partout dans les archives et dans les faits réels : ça laisse souvent une impression étrange, comme s’il s’agissait d’un fantôme pas tout à fait incarné dans l’ensemble. Et le type est juriste, il fait des rapports, des réunions et compagnie : bref, tout se passe à peu près comme s’il était là mais n’avait aucune incidence sur quoi que ce soit, comme s’il était là sans l’être. Trop souvent, son travail, sa présence même, semblent abstraits, et il le souligne constamment, ce qui n’est pas sans gêner un lecteur qui souhaiterait peut-être plus de finesse, plus de force de la part de l’écrivain pour ancrer tout ça. Après tout, Littell ne dit-il pas quelque part, par la bouche de Max Aue, que savoir « insérer dans un récit cohérent [des vues solidement documentées] [...] est la première qualité de l’imaginaire historique » ?
Enfin, je peux bien me plaindre, mais dans l’ensemble « ça tient » quand même : malgré les reproches, il me faut bien avouer qu’il s’agit d’un sacré tour de force. On a tellement parlé de la Shoah, de la guerre, tellement polémiqué, accumulé et archivé d’informations et de « on-dit » qu’il est impossible de ne pas admirer jusqu’à un certain point le travail de Littell qui a rassemblé sous la couverture d’un livre un tas de documentation éparse, controversé, mais par dessus tout : en quantité absolument vertigineuse. Ça demeure une oeuvre monumentale, dont on ne fait pas le tour en quelques mots : je pourrais parler de bien d’autres choses encore, mais…
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Faut préciser toutefois, pour conclure, que sur le sujet je préfère tout de même vous diriger par exemple vers le livre de Yannick Haenel — dont j’ai déjà brièvement parlé à cause de son Cercle — qui vient de paraître sur Jan Karski. J’en reparlerai peut-être : c’est un livre d’une sobriété absolument fracassante. Sinon, pour les plus noirs, allez donc lire le dernier chef-d’oeuvre de William H. Gass, Le Tunnel.