traces, mémoires, courts-circuits.
Monday, January 18th, 2010« Chaque fois que je retourne chez Schwartz’s, lors de mes séjours à Montréal, je repense à cette scène, et c’est dans ces moment-là que je la retrouve, conforme à ce qu’elle fut, alors que le récit intitulé Un dîner chez Schwartz’s, ne parvient pas à la restituer fidèlement et que, devenu littérature, ce souvenir est passé dans une autre mémoire ou dans un autre compartiment de la mémoire. En relisant ce texte aujourd’hui, je n’y retrouve pas le souvenir de la scène dont j’ai été témoin chez Schwartz’s — et qui persiste ailleurs —, je me reconnais ayant écrit cela, c’est le souvenir de cette écriture que je retrouve : le texte me sépare de ce qu’il décrit, il me prive de ce qu’il prétend sauver de l’oubli. Il y a de la ressemblance, mais c’est la dissemblance que je ressens à regret, et comme irrémédiablement. On peut se demander s’il ne se produit pas le même phénomène avec ce qu’on appelle les « photos-souvenirs » car, de quoi ces images sont-elles le souvenir, si ce n’est de la photographie elle-même ? Un instant particulier dans une certaine lumière, avec un certain cadrage qui sélectionne une portion d’espace et rejette tout le reste hors champ — de même que sont absents les voix, les paroles et tous les autres sons dans ces clichés silencieux —, produit une image singulière qui prétend se substituer à la mémoire d’un événement, d’une situation : un épisode de vacances sur une plage ou une promenade en montage, une fête d’anniversaire ou un mariage avec les héros du jour et leurs proches sur le perron d’une mairie… De ces images-là, les photos-souvenirs, on peut dire ainsi qu’elles masquent et qu’elles font obstacles à la mémoire, plus qu’elles ne concourent à la pérennisation de ce qui a été. Mais pourtant, dans une photographie de ce genre, un peu de ce qui est représenté, aussi partiel que partial cela soit-il, reste incontestable : même soumise à une manipulation de l’espace et du temps, un peu de vérité objective résiste et persiste. Avec les moyens qui lui sont propres, la littérature peut-elle conserver de telles empreintes, de telles traces, même partielles, même partiales, d’une réalité physique du monde et des êtres dans les mots ? Autrement dit, la langue a-t-elle la possibilité d’être un appareil enregistreur de ce qu’elle-même a identifié, découpé et désigné par des mots, pour nous le faire percevoir à travers cet arbitraire, comme si c’était une réalité objective et universelle1 ? »
*
j’aime les livres d’Alain Fleischer. à intervalles réguliers, j’en traverse un. mais au rythme effréné où il publie, je peine à en lire un sur trois. chaque fois un étrange « plaisir de reconnaissance » me porte rapidement d’une page à l’autre — je me sens chez moi dans les livres d’Alain Fleischer. peu attentif aux médias et aux tablettes les plus scintillantes des librairies, les nouveautés me passent fréquemment sous le nez. mais là, je suis à peine quelques mois en retard, merci à la nouvelle émission littéraire de la Bibliothèque nationale de France, le Cercle littéraire de la BnF du 30 novembre 2009, de m’avoir mené vers ce vaste roman à tiroirs. allez vers le lien pour écouter l’auteur raconter un peu ce livre qui en porte mille autres.
parce que Fleischer fera sans doute sourire n’importe qui peinant sur l’écriture d’un seul récit alors qu’il explique, au sujet de Courts-circuits, que voyant, comme on dit, son temps filer, il a tenté de faire l’économie de quelques romans en les faisant converger dans celui-ci. le principe en est simple mais fonctionne admirablement avec l’univers de Fleischer, constamment traversé de souterrains, de passages secrets, d’espaces de liaison entre ses oeuvres, qu’elles soient littéraires ou plastiques, installations ou pellicules. ou peut-être devrait-on aller vers le singulier, parler large et parler de son oeuvre, foisonnante et multiple, toujours il me semble faisant un pas de côté, comme à mesurer ce qui la sépare d’elle-même, là sans y être — je ne sais pas. ces considérations sur la mémoire m’emportent toujours. la mémoire, les mémoires y sont riches, parlantes et parlées, mémoires faites de calques nombreux, superposés et friables comme des feuilles à demi-transparentes dont les repères s’échangent et se dissolvent les uns dans les autres comme par contagion.
il faudra un moment ou l’autre me retrousser les manches et parler un peu de Prolongations ou d’Immersion…
- Alain Fleischer, Courts-circuits, Paris : Le Cherche-midi, coll. « Styles », 2009, p. 222-224. [↩]
