Bien que j’éprouve parfois un certain agacement face à cet espèce de « lâchez tout » qui mène le héros du Cercle de Yannick Haenel, il faut avouer qu’à partir du moment où il se décide à « reprendre vie », comme il dit, tout se passe comme si le monde devenait pour lui un livre aux phrases duquel il suffisait de s’abandonner. À partir d’un travail surprenant sur (entre autres) quelques livres de la mer, de L’odyssée à Moby Dick, Haenel en vient à mettre de l’avant une espèce de poétique de l’eau trouble, comme si la page devenait un fleuve au-dessus duquel il fallait se pencher afin d’en cueillir le mouvement. Je ne vous résumerai rien, mais quelques passages m’ont renversé.
Je laisse le narrateur s’expliquer lui-même à ce sujet…
« Lorsque je me suis mis à écrire vraiment ce livre, à considérer que toutes les notes que j’avais prises, toutes les pages rédigées à la diable pendant le sommeil des oiseaux, dans la rue, dans des cafés de hasard, formaient l’amorce, le premier souffle d’un livre ; et que seul un livre, chaque jour médité, saurait ajuster mes visions, et peut-être les rendre plus claire : lorsque ça a pris cette tournure, chaque page, une fois écrite, je l’ai affichée sur le mur en face du lit. Au fur et à mesure de leur écriture, j’ai punaisé les pages sur le mur de la chambre de l’hôtel Cascade.
Le soir, le passage des bateaux-mouches les éclaire. La lumière tremble d’abord au plafond, par à-coups, comme une marée de petites vagues. En se retirant, elle passe sur les pages affichées. Alors une phrase, deux phrases, trois phrases s’éclairent par surprise, j’en vois le relief : ces phrases, à chaque passage de la lumière, révèlent leur tournure. Ce que je n’ai pas vu en les écrivant, sur le mur on ne voit que ça ; je rajuste. À chaque fois, la tournure d’une phrase m’apparaît mieux : sa cambrure, l’idée du saut qu’il y a en elle, et aussi son processus nerveux ; je redis la phrase ; dans ma tête, je modifie. Avec la lumière venue de la Seine qui en ratisse la surface, les pages exposées au mur, au bout d’une soirée ou deux, à force de fréquenter la lumière du fleuve, elles sont parfaites. »
Ou encore, sur cette hypersensibilité un peu hallucinée qui le mène d’une aventure à l’autre, le narrateur confie :
« Il me semblait que tout allait plus vite. Les rues, les corps, les langues se pressaient vers mois — ils déferlaient. Je captais la moindre nuance d’un pavé, la moindre lézarde sur un mur, la moindre anfractuosité du trottoir, avec une violence d’acuité qui me les rendait inouïes. Le visage de chaque passant se gravait instantanément dans ma tête, avec ses harmoniques. Un déluge de sensations simultanées inondait mon corps. Chacune d’elles était vécue sur une dizaine de plans à la fois ; et sur chaque plan avaient lieu des aventures microscopiques qui auraient pu occuper mon esprit pendant des mois. Le plus étrange, c’est que ce déluge était calme, comme si tout avait lieu à l’intérieur du repos. Je n’avais pas l’impression que ce repos était le mien. Il me traversait, et j’étais traversé par lui. C’était un grand repos, la forme heureuse d’une immensité. Dans cette immensité, on entend, on voit, on savoure. Chaque respiration mémorise ce qui la rend possible. Vous êtes porté par cette mémoire que vous devinez infinie. Vous vous souvenez de tout et, à chaque instant, ce que vous vivez se multiplie. À chaque instant, c’est la mémoire elle-même qui vous respire. »
Enfin, plusieurs passages vaudraient citation dans ce voyage où, à la course après ce qu’il appelle l’existence absolue, on sent chez l’écrivain une volonté de se réclamer de l’héritage d’un Broch ou d’un Musil. Cela dit, le livre peut devenir par moments assez lassant ; il gagnerait sans doute à être davantage épuré, coupé, rétréci. Mais plusieurs lignes sont surprenament foudroyantes… et pris dans un tissasge serré de références qui, de Dante à Sebald en passant par Benjamin, Rimbaud, Dovstoïevski et Joyce, sont portées de manière impressionnante. On ne se sent pas écrasé devant l’érudition de l’auteur : tout cherche constamment à s’envoler, tout flotte, comme une nymphéas qu’il ne reste plus qu’à cueillir, ou, comme le fait le narrateur, à manger comme s’il s’agissait du sexe d’une déesse…
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Sinon, je vais de surprise en surprise en relisant les Fictions de Borges ; quel livre extraordinaire…