Posts Tagged ‘citations’

téléphone

Thursday, February 18th, 2010

« On entendit sortir de l’écouteur un grésillement tel que K. n’en avait jamais perçu au téléphone. On eût dit le bourdonnement d’une infinité de voix enfantines, mais ce n’était pas un vrai bourdonnement, c’était le chant de voix lointaines, de voix extrêmement lointaines, on eût dit que ces milliers de voix s’unissaient d’impossible façon pour forme une seule voix, aigüe mais forte, et qui frappait le tympan comme si elle eût demandé à pénétrer quelque chose de plus profond qu’une pauvre oreille1. »

  1. Franz Kafka, Le château, Paris : Gallimard, coll. « Folio », 2003 [1938] p. 35. []

traces, mémoires, courts-circuits.

Monday, January 18th, 2010

« Chaque fois que je retourne chez Schwartz’s, lors de mes séjours à Montréal, je repense à cette scène, et c’est dans ces moment-là que je la retrouve, conforme à ce qu’elle fut, alors que le récit intitulé Un dîner chez Schwartz’s, ne parvient pas à la restituer fidèlement et que, devenu littérature, ce souvenir est passé dans une autre mémoire ou dans un autre compartiment de la mémoire. En relisant ce texte aujourd’hui, je n’y retrouve pas le souvenir de la scène dont j’ai été témoin chez Schwartz’s — et qui persiste ailleurs —, je me reconnais ayant écrit cela, c’est le souvenir de cette écriture que je retrouve : le texte me sépare de ce qu’il décrit, il me prive de ce qu’il prétend sauver de l’oubli. Il y a de la ressemblance, mais c’est la dissemblance que je ressens à regret, et comme irrémédiablement. On peut se demander s’il ne se produit pas le même phénomène avec ce qu’on appelle les « photos-souvenirs » car, de quoi ces images sont-elles le souvenir, si ce n’est de la photographie elle-même ? Un instant particulier dans une certaine lumière, avec un certain cadrage qui sélectionne une portion d’espace et rejette tout le reste hors champ — de même que sont absents les voix, les paroles et tous les autres sons dans ces clichés silencieux —, produit une image singulière qui prétend se substituer à la mémoire d’un événement, d’une situation : un épisode de vacances sur une plage ou une promenade en montage, une fête d’anniversaire ou un mariage avec les héros du jour et leurs proches sur le perron d’une mairie… De ces images-là, les photos-souvenirs, on peut dire ainsi qu’elles masquent et qu’elles font obstacles à la mémoire, plus qu’elles ne concourent à la pérennisation de ce qui a été. Mais pourtant, dans une photographie de ce genre, un peu de ce qui est représenté, aussi partiel que partial cela soit-il, reste incontestable : même soumise à une manipulation de l’espace et du temps, un peu de vérité objective résiste et persiste. Avec les moyens qui lui sont propres, la littérature peut-elle conserver de telles empreintes, de telles traces, même partielles, même partiales, d’une réalité physique du monde et des êtres dans les mots ? Autrement dit, la langue a-t-elle la possibilité d’être un appareil enregistreur de ce qu’elle-même a identifié, découpé et désigné par des mots, pour nous le faire percevoir à travers cet arbitraire, comme si c’était une réalité objective et universelle1 ? »

*

j’aime les livres d’Alain Fleischer. à intervalles réguliers, j’en traverse un. mais au rythme effréné où il publie, je peine à en lire un sur trois. chaque fois un étrange « plaisir de reconnaissance » me porte rapidement d’une page à l’autre — je me sens chez moi dans les livres d’Alain Fleischer. peu attentif aux médias et aux tablettes les plus scintillantes des librairies, les nouveautés me passent fréquemment sous le nez. mais là, je suis à peine quelques mois en retard, merci à la nouvelle émission littéraire de la Bibliothèque nationale de France, le Cercle littéraire de la BnF du 30 novembre 2009, de m’avoir mené vers ce vaste roman à tiroirs. allez vers le lien pour écouter l’auteur raconter un peu ce livre qui en porte mille autres.

parce que Fleischer fera sans doute sourire n’importe qui peinant sur l’écriture d’un seul récit alors qu’il explique, au sujet de Courts-circuits, que voyant, comme on dit,  son temps filer, il a tenté de faire l’économie de quelques romans en les faisant converger dans celui-ci. le principe en est simple mais fonctionne admirablement avec l’univers de Fleischer, constamment traversé de souterrains, de passages secrets, d’espaces de liaison entre ses oeuvres,  qu’elles soient littéraires ou plastiques, installations ou pellicules. ou peut-être devrait-on aller vers le singulier, parler large et parler de son oeuvre, foisonnante et multiple, toujours il me semble faisant un pas de côté, comme à mesurer ce qui la sépare d’elle-même, là sans y être — je ne sais pas. ces considérations sur la mémoire m’emportent toujours. la mémoire, les mémoires y sont riches, parlantes et parlées, mémoires faites de calques nombreux, superposés et friables comme des feuilles à demi-transparentes dont les repères s’échangent et se dissolvent les uns dans les autres comme par contagion.

il faudra un moment ou l’autre me retrousser les manches et parler un peu de Prolongations ou d’Immersion

  1. Alain Fleischer, Courts-circuits, Paris : Le Cherche-midi, coll. « Styles », 2009, p. 222-224. []

pères.

Thursday, January 7th, 2010

« Et le bruit dans la maison, pas vraiment du bruit, mais un mouvement sonore de la vie qui disparaît, les brancardiers y étaient habitués, ça ne les bouleversait en rien, qu’ils disaient. Ils racontaient des histoires horibles. Elles étaient vraies, on ne sait pas, mais ç’aurait pu nous aider à supporter le moment de douleur qu’on sentait aussi mal que des bras de chaise, fallait qu’on y goûte. Mais c’était pas l’horreur, seulement la mort, le père Beaumont mort comme un homme mort dans sa chaise qui ne berce plus. Un des brancardiers avait sous le nez une moustache qui lui cachait la bouche. Il a dit comment l’homme Verreault qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il s’étaie chié dans le pantalon, son cric avait lâché. Il a dit comment l’homme Blouin qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il avait la bouche en rond de non, sa pipe était tombée sur le béton. Il a dit comment l’homme Chaperon qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il avait un bâton planté dans le mou de la tête et une jambe en bois lui manquait. Il a dit comment l’homme Comeau qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il n’avait plus de visage, il se l’était pelé, dit-on, après avoir foré pour rien un puits au milieu de son gazon. Il a conté aussi, chaque fois plus horrible, la trouvaille de l’homme Coulon, la trouvaille de l’homme Poulin, la trouvaille de l’homme Chapdelaine, la trouvaille de l’homme Guimond, la trouvaille de l’homme Lebreux, la trouvaille de l’homme Rouleau, qu’on devait chaque fois tous connaître mais qu’on ne connaissait personne. Mais le prêtre Morovitche qui connaît tous les morts, faisait oui chaque fois en se signant1. »

*

par là, sur remue.net, l’entretien (première, deuxième et troisième parties) qui m’a décidé à ouvrir ce livre surprenant. ça prend langue d’une manière originalement novarinienne, on dirait. j’irai relire La chair de l’homme après. si je le trouve.

  1. Hervé Bouchard, citoyen de Jonquière, par la bouche de L’ORPHELIN DE PÈRE NUMÉRO UN, Parents et amis sont invités à y assister, Montréal : Le Quartanier, 2006, p. 34-35. []

la vérité.

Wednesday, December 9th, 2009

Quel est-il en effet ce fantôme exécrable,

Ce jean-foutre de Dieu, cet être épouvantable,

Que l’insensé redoute et dont le sage rit,

Que rien ne peint aux sens, que nul ne peut comprendre,

Dont le culte sauvage en tous temps fit répandre

Plus de sang que la guerre ou Thémis en courroux

Ne purent en mille ans en verser parmi nous ?

J’ai beau l’analyser, ce gredin déifique,

J’ai beau l’étudier, mon oeil philosophique

Ne voit dans ce motif de vos religions

Qu’un assemblage impur de contradictions

Qui cède à l’examen sitôt qu’on l’envisage,

Qu’on insulte à plaisir, qu’on brave, qu’on outrage,

Produit par la frayeur, enfanté par l’espoir,

Que jamais notre esprit ne saurait concevoir,

Devenant tour à tour, aux mains de qui l’érige,

Un objet de terreur, de joie ou de vertige

Que l’adroit imposteur qui l’annonce aux humains

Fait régner comme il veut sur nos tristes destins,

Qu’il peint tantôt méchant tantôt débonnaire,

Tantôt nous massacrant, ou nous servant de père,

En lui prêtant toujours, d’après ses passions,

Ses moeurs, son caractère et ses opinions :

Ou la main qui pardonne ou celle qui nous perce.

Le voilà, ce sot Dieu dont le prêtre nous berce1.

*

Sinon, mes projets avancent bien, je vous rassure, bien qu’ici ne soit pas un espace adéquat pour m’expliquer plus longuement — je ne suis pas aussi muet que cette page le donne à penser. Je manque toutefois de discipline dans le partage… Plusieurs bons livres m’ont aussi tombé sous les yeux depuis : et vous, que lisez-vous ?

  1. D.A.F. de Sade, La vérité, 1787. []

du sens.

Friday, November 20th, 2009

« Il faut en finir avec l’idée que le sens serait explicatif. L’explication n’est bonne qu’à domestiquer ce qui nous entoure. Le sens ne saurait être le complice de cette appropriation généralisée qui transforme la réalité en nomenclature : il est vivacité, non pas fixation ; il transforme et matérialise. À quoi mène cette transformation ? Elle est infinie, c’est-à-dire interminable1. »

  1. Bernard Noël, Magritte, Paris  : Flammarion, 1976, p. 40. []

la foudre, l’obscénité.

Tuesday, October 27th, 2009

« Accablé des tristesses glacées, des horreurs majestueuses de la vie ! À bout d’exaspération. Aujourd’hui je me trouve au bord de l’abîme. À la limite du pire, d’un bonheur intolérable. C’est au sommet d’une hauteur vertigineuse que je chante un alleluiah : le plus pur, le plus douloureux que tu puisses entendre.

La solitude du malheur est un halo, un vêtement de larmes dont tu pourras couvrir ta nudité de chienne.

Écoute-moi. Je te parle dans l’oreille à voix basse. Ne méconnais plus ma douceur. Va dans cette nuit pleine d’angoisse, nue, jusqu’au détour du sentier.

Entre tes doigts dans les replis humides. Il sera doux de sentir en toi l’âcreté, la viscosité du plaisir — l’odeur mouillée, l’odeur fade de chair heureuse. La volupté contracte une bouche avide de s’ouvrir à l’angoisse. Dans tes reins deux fois dénudés par le vent, tu sentiras ces cassures catillagineuses qui font glisser entre les cils le blanc des yeux.

Dans la solitude d’une forêt, loin de vêtements abandonnés, tu t’accroupiras doucement comme une louve.

La foudre à l’odeur fauve et les pluies d’orage sont les compagnons d’angoisse de l’obscénité.

Relève-toi et fuis : puérile, éperdue, riante à force de peur1. »

  1. Georges Bataille, L’alleluiah. Catéchisme de Dianus, Paris : Gallimard, coll. « L’imaginaire », 2005 [1944], p. 227-228. []

le visage de Giacometti.

Sunday, October 11th, 2009

« J’ai fait une fois, dis-je à Dagerman, un rêve étrange. Étrange en cela : je n’y étais pas moi. [Je m’expliquai :] J’étais bien le rêveur, et j’étais aussi celui dont je rêvais ; en même temps que je ne l’y étais pas si peu que ce soit. Je n’y étais pas moi, en même temps je n’y étais pas n’importe qui. J’y étais Giacometti et je sculptais. [Je m’expliquai encore, c’est-à-dire, je m’embrouillai déjà – je parlais vite, mon récit courait comme si je fuyais moi-même mon rêve :] Je ne me voyais pas moi, c’est-à-dire je ne voyais pas si j’étais Giacometti ou si je lui ressemblais, je ne voyais pas davantage si je me ressemblais quoique j’aie prétendue être Giacometti ; j’étais Giacometti et cela suffisait au rêve que je faisais pour qu’il se poursuive. [Je précisai :] Mon attention était extrême. Cependant, si extrême qu’elle ait été, elle ne se portait pas sur ce que je sculptais, dont je ne me souviens pas maintenant ni ne me souvenais dans mon rêve, dont je n’ai rien vu et dont je ne me souviens pas que le rêve m’ait rien montré ; il suffisait sans doute que je sois Giacometti, même en rêve, pour que ce que je sculptais ressemble à une sculpture de Giacometti. [Je parlais gaîment ; en même temps, je m’en rendais compte, mon récit était obscur ou absurde.] Si mon attention était extrême, elle l’était pour celui que je sculptais bien plutôt qu’à la forme que je sculptais. Je regardais donc éperdument ce visage. Je le regardais sans doute aussi éperdument qu’il ait jamais été donné à des yeux de regarder quelque visage que ce soit. Et je travaillais. Les yeux tantôt sur la forme du visage du modèle, tantôt sur la forme du visage qui en résultait. (Mais, c’est vrai, ce rêve ne me permettait pas que je reconnaisse ce visage.) Des heures auraient pu passer ainsi. Des heures ont sans doute passé ainsi. J’ai lu beaucoup des choses que Giacometti a écrites. Je veux dire par là : j’étais Giacometti aussi intimement qu’on peut l’être, quoique ç’ait été à sa place que je l’étais, quoique ç’ait été en rêve que je l’étais. Ceci cependant ne ressemblait pas exactement à ce que je savais de lui (pour l’avoir lu) : tout allait pour le mieux. Tout allait si bien que la forme que je cherchais à reproduire, il semble que c’est sans difficulté apparente que je la reproduisais. Au contraire même, je la reproduisais avec une habileté inhabituelle. Ou, pour parler plus précisément, je la reproduisais avec une réussite qu’il ne lui aurait lui-même que rarement été donné de connaître. Lui-même : Giacometti. [Je racontais par bonds, sans suite, me répétais.] Tout venait au cours de cette séance quand, et même le rêve n’allait pas sans me laisser là-dessus un sentiment précis, je savais qu’il n’était pas ordinaire que tout me vînt ainsi, que tout me fût donné ainsi, si facilement. Je sculptais, et le visage que j’avais sous les yeux passait entièrement dans mes mains. Ce qui était fuyant, je savais enfin comment le saisir. Ce qui était impondérable, comment le fixer. Ce qui était vivant, comment faire pour qu’il le soit deux fois. Je dis à Dagerman : j’étais heureux. Je n’étais pas moi, sans doute, ce que, même dans mon rêve je ne cessais pas de savoir. Je n’étais pas moi, mais j’étais heureux. [J’aurais dû dire : Giacometti était heureux.] Ineffablement heureux. Je travaillais et je ne savais pas qu’on pouvait travailler avec moins de peine ; je ne savais pas qu’on pouvait être plus sûr de ce qu’il faut faire. C’est-à-dire, je ne savais pas qu’on pouvait être plus convaincu de disposer des moyens de le pouvoir. Les rêves ont d’étranges fins parfois, dis-je à Dagerman. Et la fin que ce rêve me réservait était, entre toutes les fins possibles, l’une des plus incongrues ou l’une des plus cruelles. Quand j’eus fini, quand j’eus cette satisfaction d’en avoir fini avec la forme que j’avais voulu reproduire, je posai mes outils, j’essuyai posément mes mains, et je m‘approchai de mon modèle – auquel je n’avais pour ainsi dire pas cessé de parler durant toute la séance. Je m’approchai de lui et je lui dis : que j’avais fini, que tout était pour le mieux, que j’étais heureux même. Heureux que la forme que je venais de reproduire ne le trahît pas. En tout cas, qu’elle ne trahît pas trop la forme que je lui avais vue. Je dois l’ajouter, j’attendais de lui qu’il n’en soit pas moins heureux que moi. Or, il ne répondit pas. Il ne bougea pas plus qu’il n’avait bougé et, je m’en avisai alors, il ne parla pas plus qu’il n’avait parlé depuis longtemps. Je me suis alors réveillé en sueur, tremblant, tremblant terriblement. La vérité est que le modèle était mort durant la séance de pause, qu’il était mort sous mes yeux, et que je n’en avais rien vu. La vérité est que c’est après, après c’est-à-dire une fois seulement la séance terminée, que je me suis aperçu que la figure qui était apparue sous mes doigts était la figure de quelqu’un qui venait de disparaître sous mes yeux, et que personne ne verrait jamais plus. Et ce serait ce qu’il faudrait que je sache dorénavant, n’est-ce pas [j’interrogeai Dagerman] : qu’il n’y aurait plus de figure à pouvoir apparaître sous mes doigts qui ne doive pour cela disparaître. Comme s’il en avait été ainsi, dès lors : que sculpter ne cherche pas seulement à retenir quelque chose d’une figure qui devrait disparaître un jour, mais cherche à retenir ce qui avait déjà disparu (que sculpter ait été ce geste fait pour que disparaisse ce qu’il retenait)1. »

  1. Michel Surya, L’éternel retour, Paris : Éditions Lignes & Manifestes, 2006, p. 78-82. []

le coupable.

Friday, October 2nd, 2009

« Dans une sérénité aiguë, devant le ciel étoilé et noir, devant la colline et les arbres noirs, j’ai retrouvé ce qui fait de mon coeur une braise couverte de cendre, mais brûlante intérieurement : le sentiment d’une présence irréductible à quelque notion que ce soit, cette sorte de silence de foudre qu’introduit l’extase. Je deviens fuite immense hors de moi, comme si ma vie s’écoulait en fleuves lents à travers l’encre du ciel. Je ne suis plus alors moi-même, mais ce qui est issu de moi atteint et enferme dans son étreinte une présence sans bornes, elle-même semblable à la perte de moi-même : ce qui n’est plus ni moi ni l’autre, mais un baiser profond dans lequel se perdraient les limites des lèvres se lie à cette extase, aussi obscur, aussi peu étranger à l’univers que le cours de la terre à travers la perte du ciel1. »

  1. Georges Bataille, Le coupable, Paris : Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1961 [1944], p. 33. []

carte postale.

Monday, August 17th, 2009

je ne sais pas si je reviendrai.

*

« On connaîtra tous les ciels d’Allemagne, l’énorme désordre des nuages1. »

  1. Robert Antelme, L’espèce humaine, Paris, Gallimard, 2007 [1957], p. 256 []

cercles.

Monday, June 22nd, 2009

Bien que j’éprouve parfois un certain agacement face à cet espèce de « lâchez tout » qui mène le héros du Cercle de Yannick Haenel, il faut avouer qu’à partir du moment où il se décide à « reprendre vie », comme il dit, tout se passe comme si le monde devenait pour lui un livre aux phrases duquel il suffisait de s’abandonner. À partir d’un travail surprenant sur (entre autres) quelques livres de la mer, de L’odyssée à Moby Dick, Haenel en vient à mettre de l’avant une espèce de poétique de l’eau trouble, comme si la page devenait un fleuve au-dessus duquel il fallait se pencher afin d’en cueillir le mouvement. Je ne vous résumerai rien, mais quelques passages m’ont renversé.

Je laisse le narrateur s’expliquer lui-même à ce sujet…

« Lorsque je me suis mis à écrire vraiment ce livre, à considérer que toutes les notes que j’avais prises, toutes les pages rédigées à la diable pendant le sommeil des oiseaux, dans la rue, dans des cafés de hasard, formaient l’amorce, le premier souffle d’un livre ; et que seul un livre, chaque jour médité, saurait ajuster mes visions, et peut-être les rendre plus claire : lorsque ça a pris cette tournure, chaque page, une fois écrite, je l’ai affichée sur le mur en face du lit. Au fur et à mesure de leur écriture, j’ai punaisé les pages sur le mur de la chambre de l’hôtel Cascade.

Le soir, le passage des bateaux-mouches les éclaire. La lumière tremble d’abord au plafond, par à-coups, comme une marée de petites vagues. En se retirant, elle passe sur les pages affichées. Alors une phrase, deux phrases, trois phrases s’éclairent par surprise, j’en vois le relief : ces phrases, à chaque passage de la lumière, révèlent leur tournure. Ce que je n’ai pas vu en les écrivant, sur le mur on ne voit que ça ; je rajuste. À chaque fois, la tournure d’une phrase m’apparaît mieux : sa cambrure, l’idée du saut qu’il y a en elle, et aussi son processus nerveux ; je redis la phrase ; dans ma tête, je modifie. Avec la lumière venue de la Seine qui en ratisse la surface, les pages exposées au mur, au bout d’une soirée ou deux, à force de fréquenter la lumière du fleuve, elles sont parfaites1. »

Ou encore, sur cette hypersensibilité un peu hallucinée qui le mène d’une aventure à l’autre, le narrateur confie :

« Il me semblait que tout allait plus vite. Les rues, les corps, les langues se pressaient vers mois — ils déferlaient. Je captais la moindre nuance d’un pavé, la moindre lézarde sur un mur, la moindre anfractuosité du trottoir, avec une violence d’acuité qui me les rendait inouïes. Le visage de chaque passant se gravait instantanément dans ma tête, avec ses harmoniques. Un déluge de sensations simultanées inondait mon corps. Chacune d’elles était vécue sur une dizaine de plans à la fois ; et sur chaque plan avaient lieu des aventures microscopiques qui auraient pu occuper mon esprit pendant des mois. Le plus étrange, c’est que ce déluge était calme, comme si tout avait lieu à l’intérieur du repos. Je n’avais pas l’impression que ce repos était le mien. Il me traversait, et j’étais traversé par lui. C’était un grand repos, la forme heureuse d’une immensité. Dans cette immensité, on entend, on voit, on savoure. Chaque respiration mémorise ce qui la rend possible. Vous êtes porté par cette mémoire que vous devinez infinie. Vous vous souvenez de tout et, à chaque instant, ce que vous vivez se multiplie. À chaque instant, c’est la mémoire elle-même qui vous respire2. »

Enfin, plusieurs passages vaudraient citation dans ce voyage où, à la course après ce qu’il appelle l’existence absolue, on sent chez l’écrivain une volonté de se réclamer de l’héritage d’un Broch ou d’un Musil. Cela dit, le livre peut devenir par moments assez lassant ; il gagnerait sans doute à être davantage épuré, coupé, rétréci. Mais plusieurs lignes sont surprenament foudroyantes… et pris dans un tissasge serré de références qui, de Dante à Sebald en passant par Benjamin, Rimbaud, Dovstoïevski et Joyce, sont portées de manière impressionnante. On ne se sent pas écrasé devant l’érudition de l’auteur : tout cherche constamment à s’envoler, tout flotte, comme une nymphéas qu’il ne reste plus qu’à cueillir, ou, comme le fait le narrateur, à manger comme s’il s’agissait du sexe d’une déesse…

*

Sinon, je vais de surprise en surprise en relisant les Fictions de Borges ; quel livre extraordinaire…

  1. Yannick Haenel, Cercle, Paris : Gallimard, 2009 [2007], p. 131-132. []
  2. Ibid., p. 507-508. []