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journal d’absence (II)

Tuesday, February 16th, 2010

seul et seul pourtant
les nuits roulent et ne murmurent qu’un verbe
la démesure ne s’approche pas dans la violence c’est faux
seul et vide les sons ne portent plus bien loin autour de soi crier
chaque fois cette même image derrière le verre qu’une mince fumée
s’imprime sans qu’aucune oreille ne saigne
et pourtant

désarçonne la timidité désarçonne la pudeur est le dernier repaire de l’extrême
petite trace de sueur au coin de l’aisselle la chaleur pue le sexe et pourtant c’est le silence
qui crie inspire
expire souffle
et fracas la démesure est là
où l’on ne regarde pas

journal d’absence

Thursday, February 11th, 2010

attends-moi je suis là
le soleil se lève la nuit est toujours là
aussi te rappelles-tu l’écho
de ton nom le mien le détachement des syllabes
écartelées entre deux continents
c’est ciel mer terre voilà l’espace de ton dénombrement
infini

je regarde mon instant, sa carcasse découverte, immobile, se décuplant d’abîmes comme
s’il ne tenait qu’à la faim de gérer l’impossible je suis là
tout près

*

au revoir —

traces, mémoires, courts-circuits.

Monday, January 18th, 2010

« Chaque fois que je retourne chez Schwartz’s, lors de mes séjours à Montréal, je repense à cette scène, et c’est dans ces moment-là que je la retrouve, conforme à ce qu’elle fut, alors que le récit intitulé Un dîner chez Schwartz’s, ne parvient pas à la restituer fidèlement et que, devenu littérature, ce souvenir est passé dans une autre mémoire ou dans un autre compartiment de la mémoire. En relisant ce texte aujourd’hui, je n’y retrouve pas le souvenir de la scène dont j’ai été témoin chez Schwartz’s — et qui persiste ailleurs —, je me reconnais ayant écrit cela, c’est le souvenir de cette écriture que je retrouve : le texte me sépare de ce qu’il décrit, il me prive de ce qu’il prétend sauver de l’oubli. Il y a de la ressemblance, mais c’est la dissemblance que je ressens à regret, et comme irrémédiablement. On peut se demander s’il ne se produit pas le même phénomène avec ce qu’on appelle les « photos-souvenirs » car, de quoi ces images sont-elles le souvenir, si ce n’est de la photographie elle-même ? Un instant particulier dans une certaine lumière, avec un certain cadrage qui sélectionne une portion d’espace et rejette tout le reste hors champ — de même que sont absents les voix, les paroles et tous les autres sons dans ces clichés silencieux —, produit une image singulière qui prétend se substituer à la mémoire d’un événement, d’une situation : un épisode de vacances sur une plage ou une promenade en montage, une fête d’anniversaire ou un mariage avec les héros du jour et leurs proches sur le perron d’une mairie… De ces images-là, les photos-souvenirs, on peut dire ainsi qu’elles masquent et qu’elles font obstacles à la mémoire, plus qu’elles ne concourent à la pérennisation de ce qui a été. Mais pourtant, dans une photographie de ce genre, un peu de ce qui est représenté, aussi partiel que partial cela soit-il, reste incontestable : même soumise à une manipulation de l’espace et du temps, un peu de vérité objective résiste et persiste. Avec les moyens qui lui sont propres, la littérature peut-elle conserver de telles empreintes, de telles traces, même partielles, même partiales, d’une réalité physique du monde et des êtres dans les mots ? Autrement dit, la langue a-t-elle la possibilité d’être un appareil enregistreur de ce qu’elle-même a identifié, découpé et désigné par des mots, pour nous le faire percevoir à travers cet arbitraire, comme si c’était une réalité objective et universelle1 ? »

*

j’aime les livres d’Alain Fleischer. à intervalles réguliers, j’en traverse un. mais au rythme effréné où il publie, je peine à en lire un sur trois. chaque fois un étrange « plaisir de reconnaissance » me porte rapidement d’une page à l’autre — je me sens chez moi dans les livres d’Alain Fleischer. peu attentif aux médias et aux tablettes les plus scintillantes des librairies, les nouveautés me passent fréquemment sous le nez. mais là, je suis à peine quelques mois en retard, merci à la nouvelle émission littéraire de la Bibliothèque nationale de France, le Cercle littéraire de la BnF du 30 novembre 2009, de m’avoir mené vers ce vaste roman à tiroirs. allez vers le lien pour écouter l’auteur raconter un peu ce livre qui en porte mille autres.

parce que Fleischer fera sans doute sourire n’importe qui peinant sur l’écriture d’un seul récit alors qu’il explique, au sujet de Courts-circuits, que voyant, comme on dit,  son temps filer, il a tenté de faire l’économie de quelques romans en les faisant converger dans celui-ci. le principe en est simple mais fonctionne admirablement avec l’univers de Fleischer, constamment traversé de souterrains, de passages secrets, d’espaces de liaison entre ses oeuvres,  qu’elles soient littéraires ou plastiques, installations ou pellicules. ou peut-être devrait-on aller vers le singulier, parler large et parler de son oeuvre, foisonnante et multiple, toujours il me semble faisant un pas de côté, comme à mesurer ce qui la sépare d’elle-même, là sans y être — je ne sais pas. ces considérations sur la mémoire m’emportent toujours. la mémoire, les mémoires y sont riches, parlantes et parlées, mémoires faites de calques nombreux, superposés et friables comme des feuilles à demi-transparentes dont les repères s’échangent et se dissolvent les uns dans les autres comme par contagion.

il faudra un moment ou l’autre me retrousser les manches et parler un peu de Prolongations ou d’Immersion

  1. Alain Fleischer, Courts-circuits, Paris : Le Cherche-midi, coll. « Styles », 2009, p. 222-224. []

pères.

Thursday, January 7th, 2010

« Et le bruit dans la maison, pas vraiment du bruit, mais un mouvement sonore de la vie qui disparaît, les brancardiers y étaient habitués, ça ne les bouleversait en rien, qu’ils disaient. Ils racontaient des histoires horibles. Elles étaient vraies, on ne sait pas, mais ç’aurait pu nous aider à supporter le moment de douleur qu’on sentait aussi mal que des bras de chaise, fallait qu’on y goûte. Mais c’était pas l’horreur, seulement la mort, le père Beaumont mort comme un homme mort dans sa chaise qui ne berce plus. Un des brancardiers avait sous le nez une moustache qui lui cachait la bouche. Il a dit comment l’homme Verreault qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il s’étaie chié dans le pantalon, son cric avait lâché. Il a dit comment l’homme Blouin qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il avait la bouche en rond de non, sa pipe était tombée sur le béton. Il a dit comment l’homme Chaperon qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il avait un bâton planté dans le mou de la tête et une jambe en bois lui manquait. Il a dit comment l’homme Comeau qu’on devait tous connaître, ils étaient allés le chercher dans son garage, il n’avait plus de visage, il se l’était pelé, dit-on, après avoir foré pour rien un puits au milieu de son gazon. Il a conté aussi, chaque fois plus horrible, la trouvaille de l’homme Coulon, la trouvaille de l’homme Poulin, la trouvaille de l’homme Chapdelaine, la trouvaille de l’homme Guimond, la trouvaille de l’homme Lebreux, la trouvaille de l’homme Rouleau, qu’on devait chaque fois tous connaître mais qu’on ne connaissait personne. Mais le prêtre Morovitche qui connaît tous les morts, faisait oui chaque fois en se signant1. »

*

par là, sur remue.net, l’entretien (première, deuxième et troisième parties) qui m’a décidé à ouvrir ce livre surprenant. ça prend langue d’une manière originalement novarinienne, on dirait. j’irai relire La chair de l’homme après. si je le trouve.

  1. Hervé Bouchard, citoyen de Jonquière, par la bouche de L’ORPHELIN DE PÈRE NUMÉRO UN, Parents et amis sont invités à y assister, Montréal : Le Quartanier, 2006, p. 34-35. []

la vérité.

Wednesday, December 9th, 2009

Quel est-il en effet ce fantôme exécrable,

Ce jean-foutre de Dieu, cet être épouvantable,

Que l’insensé redoute et dont le sage rit,

Que rien ne peint aux sens, que nul ne peut comprendre,

Dont le culte sauvage en tous temps fit répandre

Plus de sang que la guerre ou Thémis en courroux

Ne purent en mille ans en verser parmi nous ?

J’ai beau l’analyser, ce gredin déifique,

J’ai beau l’étudier, mon oeil philosophique

Ne voit dans ce motif de vos religions

Qu’un assemblage impur de contradictions

Qui cède à l’examen sitôt qu’on l’envisage,

Qu’on insulte à plaisir, qu’on brave, qu’on outrage,

Produit par la frayeur, enfanté par l’espoir,

Que jamais notre esprit ne saurait concevoir,

Devenant tour à tour, aux mains de qui l’érige,

Un objet de terreur, de joie ou de vertige

Que l’adroit imposteur qui l’annonce aux humains

Fait régner comme il veut sur nos tristes destins,

Qu’il peint tantôt méchant tantôt débonnaire,

Tantôt nous massacrant, ou nous servant de père,

En lui prêtant toujours, d’après ses passions,

Ses moeurs, son caractère et ses opinions :

Ou la main qui pardonne ou celle qui nous perce.

Le voilà, ce sot Dieu dont le prêtre nous berce1.

*

Sinon, mes projets avancent bien, je vous rassure, bien qu’ici ne soit pas un espace adéquat pour m’expliquer plus longuement — je ne suis pas aussi muet que cette page le donne à penser. Je manque toutefois de discipline dans le partage… Plusieurs bons livres m’ont aussi tombé sous les yeux depuis : et vous, que lisez-vous ?

  1. D.A.F. de Sade, La vérité, 1787. []

cercles.

Monday, June 22nd, 2009

Bien que j’éprouve parfois un certain agacement face à cet espèce de « lâchez tout » qui mène le héros du Cercle de Yannick Haenel, il faut avouer qu’à partir du moment où il se décide à « reprendre vie », comme il dit, tout se passe comme si le monde devenait pour lui un livre aux phrases duquel il suffisait de s’abandonner. À partir d’un travail surprenant sur (entre autres) quelques livres de la mer, de L’odyssée à Moby Dick, Haenel en vient à mettre de l’avant une espèce de poétique de l’eau trouble, comme si la page devenait un fleuve au-dessus duquel il fallait se pencher afin d’en cueillir le mouvement. Je ne vous résumerai rien, mais quelques passages m’ont renversé.

Je laisse le narrateur s’expliquer lui-même à ce sujet…

« Lorsque je me suis mis à écrire vraiment ce livre, à considérer que toutes les notes que j’avais prises, toutes les pages rédigées à la diable pendant le sommeil des oiseaux, dans la rue, dans des cafés de hasard, formaient l’amorce, le premier souffle d’un livre ; et que seul un livre, chaque jour médité, saurait ajuster mes visions, et peut-être les rendre plus claire : lorsque ça a pris cette tournure, chaque page, une fois écrite, je l’ai affichée sur le mur en face du lit. Au fur et à mesure de leur écriture, j’ai punaisé les pages sur le mur de la chambre de l’hôtel Cascade.

Le soir, le passage des bateaux-mouches les éclaire. La lumière tremble d’abord au plafond, par à-coups, comme une marée de petites vagues. En se retirant, elle passe sur les pages affichées. Alors une phrase, deux phrases, trois phrases s’éclairent par surprise, j’en vois le relief : ces phrases, à chaque passage de la lumière, révèlent leur tournure. Ce que je n’ai pas vu en les écrivant, sur le mur on ne voit que ça ; je rajuste. À chaque fois, la tournure d’une phrase m’apparaît mieux : sa cambrure, l’idée du saut qu’il y a en elle, et aussi son processus nerveux ; je redis la phrase ; dans ma tête, je modifie. Avec la lumière venue de la Seine qui en ratisse la surface, les pages exposées au mur, au bout d’une soirée ou deux, à force de fréquenter la lumière du fleuve, elles sont parfaites1. »

Ou encore, sur cette hypersensibilité un peu hallucinée qui le mène d’une aventure à l’autre, le narrateur confie :

« Il me semblait que tout allait plus vite. Les rues, les corps, les langues se pressaient vers mois — ils déferlaient. Je captais la moindre nuance d’un pavé, la moindre lézarde sur un mur, la moindre anfractuosité du trottoir, avec une violence d’acuité qui me les rendait inouïes. Le visage de chaque passant se gravait instantanément dans ma tête, avec ses harmoniques. Un déluge de sensations simultanées inondait mon corps. Chacune d’elles était vécue sur une dizaine de plans à la fois ; et sur chaque plan avaient lieu des aventures microscopiques qui auraient pu occuper mon esprit pendant des mois. Le plus étrange, c’est que ce déluge était calme, comme si tout avait lieu à l’intérieur du repos. Je n’avais pas l’impression que ce repos était le mien. Il me traversait, et j’étais traversé par lui. C’était un grand repos, la forme heureuse d’une immensité. Dans cette immensité, on entend, on voit, on savoure. Chaque respiration mémorise ce qui la rend possible. Vous êtes porté par cette mémoire que vous devinez infinie. Vous vous souvenez de tout et, à chaque instant, ce que vous vivez se multiplie. À chaque instant, c’est la mémoire elle-même qui vous respire2. »

Enfin, plusieurs passages vaudraient citation dans ce voyage où, à la course après ce qu’il appelle l’existence absolue, on sent chez l’écrivain une volonté de se réclamer de l’héritage d’un Broch ou d’un Musil. Cela dit, le livre peut devenir par moments assez lassant ; il gagnerait sans doute à être davantage épuré, coupé, rétréci. Mais plusieurs lignes sont surprenament foudroyantes… et pris dans un tissasge serré de références qui, de Dante à Sebald en passant par Benjamin, Rimbaud, Dovstoïevski et Joyce, sont portées de manière impressionnante. On ne se sent pas écrasé devant l’érudition de l’auteur : tout cherche constamment à s’envoler, tout flotte, comme une nymphéas qu’il ne reste plus qu’à cueillir, ou, comme le fait le narrateur, à manger comme s’il s’agissait du sexe d’une déesse…

*

Sinon, je vais de surprise en surprise en relisant les Fictions de Borges ; quel livre extraordinaire…

  1. Yannick Haenel, Cercle, Paris : Gallimard, 2009 [2007], p. 131-132. []
  2. Ibid., p. 507-508. []

salut Sophie Calle!…

Thursday, October 9th, 2008

Bon, okay ; c’est fait. Quand une star de l’art contemporain débarque en ville l’obligation pèse, ne serait-ce que pour le côté « comique » de la manifestation, de s’y pointer. C’est peut-être partir du mauvais pied, me dira-t-on, puisque ce sens du devoir convient assez mal à mon enfermement saisonnier ; passons.

Mais comique ne semble pas d’un emploi partagé — à mi-chemin de la visite, on m’interpelle pour savoir sur le vif ce que j’avais à dire de ma randonnée : haussements d’épaule, moue fuyante, mais « comique » sur les lèvres… « – Comique? » On me regarde, un peu perplexe, un peu interrogateur : « – Ah, tu as vu le perroquet? » Oui, voilà, dans le mille : comme si ce qui me frappait, qui appelait en moi cet assaut d’adjectif paradoxal, c’était que parmi cette manifestation on ne peut plus « entourée » (pour ne pas sombrer dans la débâcle et blasphémer : « institutionnalisée », « ouverte au bavardage », « humaine »…), on se permettait un tremplin ridicule qui nous reposait enfin en nous rappelant la noblesse de notre humanité. Non, je n’avais pas encore vu le perroquet à cet instant.

Bien sûr, il s’agit d’un théâtre intime, bien sûr chacun sa tasse de thé et l’obligation n’est donnée à personne de porter devant soi une exigence impossible qui peut-être n’amuserait que quelques uns. Bien sûr, mais encore… D’entrée de jeu, l’aspect conciliateur et douillet d’une telle entreprise me fait sourciller. Mais enfin, passons : qu’en est-il de l’exposition? De quoi s’agit-il? « Prenez soin de vous » semble déjà nous inviter par son titre un peu ludique à revenir vers soi, à mettre de l’avant la simplicité du conseil, une écoute toute simple. Entrons plus avant : Sophie Calle reçoit une lettre de rupture, postule une impossibilité de la recevoir comme si la lettre s’adressait à une autre ; elle n’a fait que suivre le conseil qui clôt la lettre : « Prenez soin de vous ». Et c’est ce qu’elle fait, nous apprend-elle : « Prendre soin de moi », concluent quelques mots sur le mur avant de nous laisser pénétrer plus avant dans ce qui constitue l’exposition. Cet impératif d’entrée est clair et donne à mon sens le ton à l’ensemble : « Prendre soin de moi » et non « prendre soin de soi », variante dont la portée éthique aurait peut-être ouvert un dialogue moins narcissique que cet exercice public où 107 diverses spécialistes sont convoquées pour « prendre soin », chacun leur tour, de Sophie Calle.

Puisque voilà le dispositif : de cette impossible réception, on fait un pas de plus : on demande à d’autres de la recevoir pour soi, de la « déchiffrer » dans une langue qui n’est pas la nôtre, en la transformant en une matière symbolique qui donnera peut-être enfin prise à la destinataire. C’est alors que la lettre se transforme en mots-croisés, en document juridique, en matériel publicitaire, etc., et c’est parti : droite ligne vers un dérapage qui m’apparaît sans ampleur.

Bien sûr, il ne faut pas que chialer, bien sûr une telle entreprise a aussi droit à sa part du gâteau. Bien sûr, elle est représentative de pratiques dont le déploiement s’effectue à partir de traces quotidiennes, personnelles, où le geste de l’artiste, donnant une structure intentionnelle à une forme quasi-banale (bien qu’il soit humiliant pour l’auteur de la lettre « analysée » d’y référer ainsi, puisque semble-t-il qu’il se présente comme un « écrivain » malgré l’alambiquement généralisé qui se dégage de la lettre) construit une « œuvre ». Mais encore, je ne suis pas totalement convaincu. Tout geste implique des choix, et le geste artistique fait tout sauf exception à la règle : même le refus du « choix » (le refus de faire une lecture de la lettre soi-même, de demander à l’autre d’en dégager pour soi une lecture digérable) constitue une prise de position qui, plutôt que de mettre en résonance un aspect fondateur du geste artistique, me semble tourner bien vite au ridicule, à la caricature. Mais qu’on ne m’entende pas de travers : j’aime bien rire, et je suis toujours le premier à lire du comique partout où l’on s’y attend le moins. Peut-être trop. Enfin, c’est ce qu’on m’a fait sentir : ce n’est pas l’occasion de rire, mais d’aider son prochain.

Certes, le refus du « choix » représente une prise de position minimale (« ne pas faire de choix »). Dès que l’« irrecevabilité » de la missive est postulée, voilà tremplin parfait pour le déploiement de tout un jeu de relativisation qui, bien que comique, cocasse, amusant, etc., me semble paradoxalement sans grande perspective. On me demandera peut-être pourquoi il devrait y avoir de la perspective, de l’ampleur, du mouvement, de vastes bouleversements. On me dira qu’il faut une place pour le lit douillet de la timidité. Et je n’aurai rien à redire tant j’ai la conviction qu’il y a une part d’humilité absolument essentielle au seuil même du geste créateur. Mais voilà, au lieu d’un exercice d’humilité il faut tout de même se demander s’il n’y a pas là un exercice d’humiliation un peu triste envers le grand « écrivain » que l’on s’entête à juger.

Juger, constamment, il n’y a que cela : lire quelques lignes, décontextualiser jusqu’au ridicule de manière à construire un objet symbolique qu’alors là on se sent en droit de juger parce que bien sûr on l’a construit. Toute une entreprise, bref, où par un détour indirect qui joue sur la multiplication des points de vue, la relativité de la lecture, on entend permettre à Sophie Calle de congédier à son tour l’autre imbécile par un jugement dont les fondements devraient pourtant lui empêcher de s’approprier ce dernier jugement puisqu’elles en sapent d’entrée de jeu la possibilité même. Enfin.

Passons. Sur le travail comique – presque dérisoire – de déplacement où l’on fait travailler un discours spécialisé sur un matériel inusité, jeu de déplacement bien sûr, de transgression de certaines contraintes liées à chacune des pratiques qui, bien sûr jette un éclairage particulier à la fois sur la spécialisation, sur chacune des disciplines, sur l’objet à l’étude, etc., mais qui n’est porté par aucune nécessité. Autre jeu sans doute sur l’hypercontextualisation de tout acte de communication, à quoi on réduit parfois la missive, tantôt l’analysant comme un document juridique, tantôt en la transformant en partition musicale, en mots-croisés ou encore en jouet pour animaux (le perroquet!). Tout cela est on ne peut plus ouvert, suivant la mode du jour repérée depuis belle lurette par Eco : mais la place du « spectateur », qu’est-elle en réalité? Doit-il faire le deuil à sa place? Que donne cette manifestation à réfléchir? De mon côté, les prises que j’y ai trouvé m’ont semblé d’une portée assez triste vu l’« événement » qu’on fait d’une exposition de ce type, dont pourtant le caractère systématique nous permet presque de faire le tour en moins de quinze minutes.

Bien sûr, il ne faut pas tout gober. Allez voir, aussi nombreux que vous êtes. Et revenez chialer de mon côté. Je voulais foutre un peu le bordel, sans trop savoir pourquoi ; peut-être parce que le caractère douillet d’une telle entreprise me convient peu — trop sympathique, peut-être? Je préférais le travail presque fantomatique que Sophie Calle effectuait avec diverses « traces » où l’ombre prenait forme d’une manière toute paradoxale (je pense entre autres à trois petits livres dont j’oublie le titre mais qu’on retrouve souvent en coffret « trilogique »). Il me semblait y avoir là un « travail sur la trace » singulier et intéressant, qui mettait à jour d’une manière tout à fait pertinente certaines conditions de la pensée, nous mettait sous les yeux un aspect inusité du fonctionnement de la mémoire ; bref, cela nous permettait de nommer quelque chose. Mais là – bien sûr, la multiplicité des lettres qui y sont présenté existent toutes d’une manière paradoxale au confluent de la trace envoyé par l’« écrivain » et de chacune des lectrices convoquées mais…

 

Et que dire de cette manie de se parler les uns les autre sur fond public…

 

(Détails culinaires: ça se passe chez DHC/Art, dans le Vieux-Port, au 451 rue St-Jean (bonne chance!), allez voir leur très-mal-fait site Web pour un peu plus d’infos si vous êtes courageux: http://www.dhc-art.org/)

nécessités.

Thursday, September 25th, 2008

afin de poursuivre le remuement, pendant que je suis occupé à lire des grossièretés (je suis entre autres plongé dans les 120 journées ces jours-ci…), je partage un extrait d’un livre solide que je me suis procuré la semaine dernière – il s’agit de Ceux qui merdRent de Christian Prigent, livre intraitable et rafraîchissant par ce temps sec. la douche n’est pas trop froide, mais les pointes polémiques y sont souvent bien placées, portées par une exigence impossible ancrée chez Sade, Bataille, Blanchot et compagnie. il s’agit, bien sûr, de se plaindre un peu, tout en méditant le sort de la littérature et de ceux qui la pensent, en s’abreuvant à quelques livres de l’ombre. j’y reviendrai plus tard, mais pour l’instant, un peu de viande :

« On répondrait oecuméniquement qu’il faut bien que s’écrivent de tels livres à l’intelligence prudente et au talent modeste parce qu’il faut qu’il y a un demi-monde littéraire, entre le tout-venant qui occupe plébéiennement les kiosques et l’aristocratie des “grandes irrégularités” énigmatiques qui font perpétuellement que la littérature en elle-même rugueusement se change. Mais, rétorqueraient les grincheux, le drame serait que ce changement n’ait plus sa change, que ne s’écrivent plus que ces textes mondains et qu’ils confisquent l’idée même de littérature. Le drame serait que les chromos chics viennent laver ce qu’Artaud appelait la « cochonnerie » d’écriture. Le drame serait que le silence se fasse sur cette sorte de bêtise obstinée, cette croyance, cette folie qui fait socle éthique pour l’aventure dans la langue et qui fonde pour quelques-uns ce que Francis Ponge appelait les “raisons d’écrire”. Le drame serait qu’il manque au bout du compte l’urgence, la nécessité, et que les œuvres ne manifestent plus rien de cette sensation de contrainte qu’évoquait Bataille quand il demandait “Comment nous attacher à des œuvres auxquelles, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint?” Le drame serait qu’une idée artisanale du style comme réussite talentueuse vienne entièrement recouvrir la rugosité rogue des écritures dont les formes manifestent imprévisiblement cette contrainte (cet affrontement violent de la langue au réel)1. »

  1. Christian Prigent, Ceux qui merdRent, Paris, P.O.L . Éditeur, 1991, p. 17. []