Non c’est vrai parfois il n’y a rien à faire. On s’assoit, on ne veut rien faire mais on veut parler, crier un peu tout bas, ouvrir un espace où nos mouvements peuvent aller se perdre sans la perception des autres. Charlie parlait souvent comme ça, en paraboles peut-être il s’adressait à nous comme à des disciples en nous disant telle partie de la vie ne vaut rien, fuyez la vie comme la peste, et il répétait des phrases de ce type sans cesse. Il disait aussi la vie qu’en boîte – rétrécir c’est ce qu’il faut qu’il répétait sans s’arrêter, trouver cet endroit où les autres ne peuvent jouir de notre paralysie. Mais nous je ne sais trop, parfois on semblait ne pas le déranger. Des heures durant il ruminait autour d’une peinture, d’un chevalet comme d’un autel et laisser échapper des propos cyniques, un peu grinçants. Cette fois la dernière histoire qu’il nous avait raconté avant de se lancer en bas semblait tenir de l’anecdote. Il disait, et je répète un peu mais peut-être certains accents m’échappent, que cet endroit qu’il cherchait où ses mouvements, tout cela qui l’entoure et qu’il faisait constamment, pourrait échapper à tous, ne pas être perçu, ou encore échapper à la paralysie causée par tout ce monde qui l’entourait ou qui cherchait toujours à l’entourer parce qu’avec le temps avançant il fuyait tout cela comme la peste. Il disait encore cela, qu’il cherchait et s’étonnait sans cesse de ne rien trouver à ce point. Alors il relatait, à moitié sur un ton plaintif, peut-être un peu de surprise aussi se mêlait à sa voix, mais cela était toujours un peu difficile à dire, il disait donc cette anecdote où un soir il se tenait chez lui, enfin dans un des ateliers qu’il a habité timidement jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, je pourrais essayer de le décrire un peu mais cela ne mènerait probablement pas très loin puisque les fantômes crient trop forts à cette heure. Enfin il était là calmement assis, dans la pénombre sûrement, cherchant une idée de toile ou un endroit où fuir qu’importe. Et puis un bruit frappe sur le plancher d’en haut, et cela résonne dans les murs, le plafond, jusqu’à se frayer un chemin jusqu’à lui. Petits bruits anodins probablement, il faisait de tout avec rien, qu’il s’est mis à répéter, ou disons plutôt à interpréter. Il tentait de les cerner, de les attraper avec ses moyens à lui, c’est-à-dire sa voix puisqu’il ne devait pas avoir envie de bouger. Donc il s’est mis à décrire, répéter, reprendre en chœur, jouer à l’écho avec des bruits qui s’agitaient en haut. Je ne pourrais pas entrer dans le détail sans jouer à la fiction puisqu’il ne m’a pas décrit exactement de quelles natures étaient ces bruits, ce qui les provoquait, à qui ils étaient destinés, etc. donc je serais bien obligé d’inventer et pour le moment la vérité me brûle assez comme cela. Et puis et il racontait ça, à moi et à Mélusine comme toujours, la tête ailleurs on dirait, puisqu’il nous semblait toujours être un peu décalé face à lui-même, c’est-à-dire ses actes, sa manière d’être devant nous. Toujours il nous racontait des choses, histoires, anecdotes, ou encore il faisait la leçon d’une manière plus générale sur la vie et son silence, mais il semblait déjà ailleurs. Au moment où il disait une chose c’est à une autre qu’il pensait, et son cadavre déjà parlant à ce moment nous racontait la précédente, dans un mouvement sans fin qui nous empêchait toujours de parler à Charlie, de le rencontrer, de l’atteindre et de percevoir enfin son écho présent dans le monde. Déjà à ce moment nous ne faisions que vivre avec ses fantômes mais nous n’avions encore rien compris, cela va de soi. Enfin je m’égare mais quant à ces bruits de plafond qu’il décrivait avec acharnement, nous ne comprenions pas trop pourquoi il nous racontait la scène avec cette fascination intarissable – et puis il s’arrêtait et nous questionnait en nous demandant ce que pouvait bien s’imaginer l’homme du dessous en écoutant toute cette gymnastique descriptive qu’il faisait à partir des bruits du plafond. Pour lui, tout ce témoignage bruyant ne faisait aucun sens, enfin c’est un peu faux puisque bien sûr que cela faisait du sens. Il écoutait, entendait, replaçait les sons dans ses encyclopédies internes afin de comprendre à quoi ils référaient et tout cela, toute cette manière dont les sens perçoivent et lisent le monde et les choses, c’est comme cela que Charlie nous présentait les choses enfin. Puisqu’il disait, tout ce qui nous reste entre les doigts n’est que l’écho timide des choses. Nous n’avons plus accès à rien, nous n’avons que le témoignage fragile des autres, leurs fantômes, tout leurs drames, leurs mémoires, qu’importe – et c’est là la folie de Platon qu’il s’écriait. On ne cherchait pas exactement à comprendre, comme il disait tout est fragile et Platon ne sonnait pas une cloche pour nous. Mais enfin il réussissait à nous bousculer, à nous bouleverser, jusqu’à ce qu’on se demande ce qu’était bien la réalité, et qu’on en vienne à vivre parmi un monde de choses mortes qui s’offraient à nous comme des fantômes dont nous recueillions patiemment les témoignages, n’ayant rien à faire de la vérité ou du mensonge, puisque cela serait bien puérile vu que nous n’avons constamment et toujours jusqu’à la fin des temps qu’accès au dernier degré de la vérité, celui où nous n’avons plus rien à cirer de ce qui est vrai ou faux, de ce qui existe ou n’existe pas ; tout le monde ne vivait qu’à travers notre mémoire brûlante. Nous arrivions de bien loin avec tout ça, tout semblait compliqué par la suite… plus rien n’était simple, même bouger la main quelques secondes plus tard ne laissait en nous qu’une empreinte feutrée. Avions-nous réellement bougé? N’avions-nous que pensé à bouger? Quel drame s’était-il donc animé, de la matière à parole, enfin, qu’est-ce qui s’était passé, toutes ces questions étaient de celles qu’on écartait de plus en plus, Charlie nous avait appris à les ignorer et à les rendre inoffensives. Ce qui fait que la vie dans le monde n’a jamais été bien simple après ce moment là, et nous avons arrêté de fréquenter des gens. Je dis compliqué mais cela pouvait aussi bien être très simple, qu’est-ce que ça change.