Posts Tagged ‘rien est impossible’

vie & mort (II).

Thursday, November 12th, 2009

« [...] mais il tenait bon. Et il tenait bon c’est peu dire : il dégageait souvent une assurance des plus limpides qui engageait la confiance de ceux qui l’entouraient — l’assurance de celui qui n’a rien à perdre et qui est prêt à tout, une assurance féroce, presque guerrière lorsqu’il s’emportait et voulait tout renverser, de toute nécessité tout renverser. C’est Charlie qui parle. Son sourire dans ces moments n’était qu’un appel d’air — il en était souvent obsédé.

Ce jour-là, d’ailleurs, dans son atelier, je me rappelle, après qu’il ait passé plus d’une heure à choisir méticuleusement les teintes pour garnir sa palette et fait seulement quelques traits sur une toile, il s’est agité. Il s’est agité et, pris de panique, s’est mis à ouvrir brutalement toutes les fenêtres, toutes les ouvertures. Il manoeuvrait fiévreusement mais consciencieusement. Même au bord de l’étouffement c’était le genre de type qui gardait contenance. Mais tantôt des dérangements mineurs, des événements, vous en conviendrez, somme toute banaux et relativement douillets — la sonnerie du téléphone par exemple —, le mettaient hors de lui. Évidemment, dans l’ensemble il dégageait une certaine instabilité, mais on ne pouvait pas savoir. On ne pouvait pas savoir où son instabilité allait le mener — on ne pouvait pas savoir qu’une telle instabilité était autre chose que nécessaire.

À cette époque déjà, et même encore aujourd’hui, malgré tout ce qui s’est passé et qui me sépare de ce que j’étais alors, je crois fermement que l’essentiel est lié à l’instable. Je ne dis pas que l’essentiel est instable — encore moins que l’essentiel est d’être instable —, mais je crois, et c’est Charlie aussi qui parle, que pour renouveler ce que veut dire être au monde il faut puiser dans l’incertitude, dans ce qui tremble sous nos pieds et résiste à l’appropriation. Vouloir — être, penser — est un verbe — le verbe même de la vie peut-être — pétri de défaillance. Je suis… peut-être. Peut-être plutôt ne suis-je au fond que l’envers d’une absence : une absence d’oubli — et je vis avec le spectre inlassable de ce qui a été, cela ne fait plus de doute. De ce qui a été mais aujourd’hui n’est plus. N’est plus rien sinon ce qu’il reste — sinon tout ce qu’il me reste.

Vous savez, [...] »

vie & mort.

Monday, November 2nd, 2009

car comment voulez-vous savoir si vous êtes vivants ou vous êtes morts — comment savoir si Charlie est mort et nous sommes vivants ; peut-être suis-je mort et Charlie vit encore peut-être ne suis-je rien que l’envers du spectre de Charlie peut-être Charlie n’est-il qu’un visage de la mort alias Charlis alias le mort n’est jamais aussi mort qu’on le croit

*

« On est dans un atelier — je ne sais pas à quelle époque. Ne me demandez pas en quelle année nous sommes. Ça sent la peinture. Un homme, au fond de la pièce, est affairé. Tantôt il brasse un pot de peinture, tantôt en lance un vide en direction d’un tas d’autres pots qui semblent vides aussi. Le choc produit un pincement métallique qui demeure en l’air plusieurs secondes après l’envoi. Ça se passe avant la rencontre de Mélusine. Je dis ça parce qu’après le tas de pots vides a disparu, avec d’autres déchets qui encombraient l’atelier. Mélusine, voyez-vous, n’aurait jamais toléré un tel désordre. Elle ne l’a jamais dit — c’était une femme pleine de caprices muets. L’homme — c’était Charlie, bien sûr — avait compris cela dès qu’il aperçût Mélusine. Il s’est alors adapté, transformé, métamorphosé en fonction de cette nouvelle lueur prête à éclairer sa nuit. Mais dans cette scène, dans ce que le souvenir porte aujourd’hui à mes lèvres, Charlie était seul — extrêmement seul. Sa solitude laissait des traces sur son corps : il était mal rasé, ça devait faire plusieurs jours qu’il n’avait pas mis un pied à l’extérieur.

Et son corps — maigre, assez longiligne : il était un peu plus grand que la moyenne, je crois, mais ce n’est pas ce qui frappait chez lui. Moi, il me laissait venir le visiter, lui tenir compagnie presque, en souvenir peut-être des quelques années où il m’avait enseigné le dessin, je ne sais trop. Son visage — ses yeux semblaient avides — paraissait tenir dans un étrange équilibre. Sous ses traits, d’une placidité extrêmement sérieuse, perlait constamment le désespoir le plus tremblant. Il semblait sans cesse sur le point de se décomposer — [...] »